La vie dangereuse

Articles classés sous ‘sous mes pas’

La jeune fille et la mort.

octobre 19, 2009 · Laisser un commentaire

Sévère édifice de pierre bâti au centre de la ville. Déployées, plusieurs dizaines de colonnes identiques,  formes cylindriques alignées les unes derrière les autres, qui semblent se confondre et leurs futs se réduire puis disparaitre l’un dans l’autre à l’horizon. Leurs chapiteaux liés entre eux par le mouvement sans cesse reconduit des arcs qui bouclent le périmètre. Sévère édifice qui retient des vestiges prisonniers. Dans le bronze et la pierre pétrifiés. Des gestes interrompus, des gestes colorés. Que rarement les regards réveillent et animent.

poussin-eliezer-et-rebecca

Le soleil est sur le point de se coucher. Il fait un peu moins chaud. Un groupe de femmes s’est aventuré en dehors de la ville pour aller y chercher de l’eau. Dans le puits, elle est encore fraiche et abondante. Elles en remplissent leurs jarres. S’attardent un peu avant de rejoindre celles-là leurs époux, celle-ci leurs parents, échangent quelques mots. Aperçoivent un cortège qui s’approche. Des étrangers, une dizaine de chameaux. L’un d’eux, plus richement vêtu, vient à leur rencontre. Sollicite pour ses amis, son troupeau et lui-même le droit de puiser de l’eau. Sans qu’il soit nécessaire d’ajouter plus de mots, la plus jolie d’entre elles, Rébecca, une jeune fille encore vierge et qui n’avait jamais échangé de mots doux ou de promesses avec aucun homme, s’empresse, sa cruche à la main, de lui donner à boire.
« Je l’ai interrogée, et j’ai dit: De qui es-tu fille? Elle a répondu: Je suis fille de Bethuel, fils de Nachor et de Milca. J’ai mis l’anneau à son nez, et les bracelets à ses mains. »[1]

Par-dessus le sévère édifice, à l’intérieur du périmètre. Le soleil lance ses rayons de midi sur l’une des façades de pierre, darde la peau d’une jeune fille qui, malgré la fraicheur de l’air, s’est un peu dévêtue. Au dessus de sa poitrine à peine découverte, sa peau est encore blanche. Elle se défend de la luminosité en abritant ses yeux derrière l’une de ses mains. Ne prête ni attention  à l’alignement des colonnes, ni à celui qui s’est assis à quelques mètres derrière elle. Qui ne quitte pas des yeux la surface lactée de sa nuque. N’osant pas s’approcher, n’ébauchant aucun geste dans sa direction. Effleurer du bout des doigts la surface de l’obélisque de son cou.
Ce qu’il s’est dit. Difficile de se dire que ce geste est désormais impossible, captif du passé.
« Si la femme ne veut pas te suivre, tu seras dégagé de ce serment que je te fais faire. »[2]

En 1824, lorsqu’il compose le quatuor cordes dit « la jeune fille et la mort », Franz Schubert est malade depuis déjà plusieurs années. L’histoire ne dit pas si, avant de se mettre au travail sur la partition de l’œuvre, son regard s’est pour un instant posé sur la nuque d’une jeune femme. Il s’éteindra quatre ans plus tard, le 19 novembre 1828.

listen-3406032


[1] Genèse XXIV.

[2] Genèse XXIV.

Catégories : sous mes pas

ondes

octobre 9, 2009 · Un commentaire

canal

Même si le retour pourrait ne plus être assuré. Je quittais d’un bond le quai du bassin de la Villette et rejoignais le pont. Sans le moindre bagage, sans un seul compagnon.
Même si le ciel était gris et chargé, même si l’orage menaçait. Me dressais sur la perche à moitié immergée et manœuvrais l’étroite embarcation.
Même si le retour pourrait ne plus être assuré. Je fuyais la cité et ses bâtisses en flammes. Plus rien ne me retenait, pas même les yeux d’une femme.
Même si le voyage semblait homérique. La barque glissait et se faufilait sous le fracas du boulevard périphérique. Echappant aux regards des centaures qui faisaient faire à leurs centauresses un tour d’auto.
Même si le retour pourrait ne plus être assuré. Des grands moulins de pantin, je dépassais la silhouette inoffensive. Polis qu’ils étaient pour ressembler aux immeubles de bureaux ultramodernes des villes.
Même si parfois le navire tanguait sous une vague de larmes. Des bras invisibles halaient et mon chagrin s’en allait.
Même si le retour pourrait ne plus être assuré. Sur mon passage, j’effaçais le sillage, la moindre trace d’écume dans l’eau.
Même si la faim et la soif menaçaient. Je buvais du canal l’eau glacé qui avait alimenté autrefois les fontaines de la ville. La ville dont les murs brulaient à présent, brulaient à la lueur de mon ressentiment.
Même si le retour pourrait ne plus être assuré. Je franchissais une à une les écluses, je dépassais les ponts. Le pêcheur racontait qu’à l’autre bout de la ligne, on traversait une forêt où l’Ourcq cessait d’être un canal et devenait une rivière.
Même s’il était difficile alors d’ajouter foi à ce présage. Peut-être que des yeux s’y réfléchissaient après tout, peut-être que des mains y plongeaient pour ramasser les messages.

Catégories : sous mes pas

Variations au réveil

septembre 28, 2009 · Un commentaire

P28-09-09_20.12[02]

Le réveil sonne à 6 heures 50. L’heure à laquelle je l’ai programmé la veille. Je me déplace courbé sur le lit pour ne pas heurter de la tête le plafond qui se trouve à 50 centimètres. Descends avec prudence les 90 qui me séparent du sol. Remets en place le plomb qui déclenche le néon. Me rends pieds nus jusqu’à la salle de bain. Soulève du bout des doigts la lunette des toilettes. A distance de la poussière, des poils et des autres résidus qui se sont accumulés depuis plusieurs semaines sur la cuvette, le réservoir et la tuyauterie. Fais couler l’eau de la douche jusqu’à ce qu’elle soit à la bonne température. Referme le rideau pour qu’aucune goutte ne se répande sur le sol. Me savonne avec un savon liquide dermoprotecteur à pH neutre, m’avance de quelques centimètres parce que le rideau s’accroche à ma peau savonnée. Prends la serviette, essuie l’ensemble du corps, un pied puis l’autre avant de le reposer sur le sol. M’habille. Allume le pc pour écouter les nouvelles à la radio. Verse une cuillérée de café instantané pur arabica dans une tasse d’eau chaude. Avale sans faim quatre toasts grillés. Me lave les dents avec une patte qui aide à lutter contre les caries et garde les gencives saines. Enfile ma veste de cuir et prends mon sac sur l’épaule. Quand je déverrouille la porte et l’ouvre, le couloir est encore dans l’obscurité.

Le réveil sonne à 6 heures 50. L’heure à laquelle je l’ai programmé la veille. Je suis éveillé depuis plusieurs heures. J’ai même l’impression de l’avoir été la nuit entière. Ne me lève pas de suite. Prends le temps d’éprouver mon souffle. Demeure allongé au moment de le mettre en action. Laisse l’air pénétrer puis s’échapper lentement de ma bouche. En laisse un peu sur le bout des lèvres. Le goût du jour. Evalue l’espace dans lequel je me retrouve. Cherche à me convaincre que je me trouve à ma place. Entre ces murs, sous le plafond. Dans les limites d’une existence. Réduit pour quelques temps, peut-être plus. M’efforce de ne pas revenir trop loin en arrière. Debout, glisse ma main sur ma peau sans m’enfoncer trop en profondeur. Demeure à la surface du derme d’un geste lent, presque ralenti. Pour ne pas tomber. Assis, mâche et avale consciencieusement de minuscules bouchées l’une après l’autre. En écoutant distraitement les nouvelles. Prends la précaution de me couvrir pour ne pas avoir froid. Quand je déverrouille la porte et l’ouvre, le couloir est encore dans l’obscurité.

Le réveil sonne à 6 heures 50. L’heure à laquelle je l’ai programmé la veille. Dans le noir, je l’entends mais je ne le vois pas. Un bruit étouffé. Clandestin. Quelque part sous les draps. Puis plus rien. Semble se terrer sous mon dos. A l’intérieur de mon ventre. Son mouvement pour remplir mon estomac puis tout mon torse. Me dévore tout entier. Reflue. Je souffle un peu pour qu’il s’amenuise encore, se contracte, je l’espère, pour le reste de la journée. Il geint à nouveau un peu lorsque mon corps se dénude sous la lumière du néon. Un sanglot étouffé dans la serviette de coton. Apprends à se cacher, fais mine de ne plus être là. Ronronne discrètement lorsque je l’alimente. Croque chaque morceau en prenant son temps. Pour faire durer. Semble s’endormir à l’écoute des bribes d’informations. Je l’oublie quelques minutes. Quand je déverrouille la porte et l’ouvre, le couloir est encore dans l’obscurité.

Catégories : sous mes pas

Chez les arbres des villes

septembre 26, 2009 · Laisser un commentaire

P25-09-09_17.59[01]

Chez les arbres de villes, on se dénude dès les premiers jours de l’automne. Pas la peine d’attendre qu’il pleuve ou qu’il vente. Autant le faire au soleil, profiter de ces derniers instants, de ces dernières caresses. A quoi servirait de s’entêter quelques jours, quelques semaines de plus. Chez les arbres de villes, les plus nombreux ont conservé les vieilles habitudes des forêts. Se moquent qu’on ramasse leurs feuilles pour les jeter dans une benne. Ils attendront comme les autres pour se rhabiller que le printemps revienne. Les arbres des villes, ce qu’ils aiment c’est avoir de la place, encore plus en banlieue qu’au centre-ville. Même si les conversations se font plus rares à mesure que le temps passe, à chaque fois que l’un d’entre eux les quitte. Regarder des jours entiers les piétons qui passent sans jamais lever leurs yeux. Parmi les arbres des villes, déjà certains cherchent à se singulariser. Ils trouvent démodés les usages des forêts. N’ont pas envie de s’y conformer. On voit ainsi ces jours derniers certains se dégarnir d’un côté et fleurir de l’autre. Au moins cela attire les regards. Ou alors ils hésitent. Ne savent pas bien s’il faut encore espérer ou se faire une raison et abandonner. Quoi qu’il arrive, on dit que l’hiver ne sera pas bien froid.

Catégories : sous mes pas

4X4

septembre 23, 2009 · Un commentaire

P22-09-09_19.36

sous la lune
le faune
s’est tu
quelques instants

sur les branches
seules les feuilles vibrent
lorsque souffle
le vent

dans le bois
une fée
passe et lui rend
sa voix

petite musique
reprends
mon cœur bat
à contretemps

Catégories : 1 · sous mes pas

Nos intérets ne sont pas les leurs.

août 20, 2009 · 2 commentaires

La ville endure ces heures où le ciel l’ébouillante, où les jours ressemblent aux nuits, les nuits aux jours, à mâcher l’air qu’on respire. La ville égrène ces instants où la rue agonise, régurgitant les restes de vies sur le trottoir souillé, crayonné d’empreintes tenaces comme une sanguine. La ville abandonne, en voie de décomposition, ces chairs avariées et ces regards déments aux insectes qui se nourrissent de leur putréfaction.
Demain, un vent frais nettoiera la chaussée et chassera la puanteur ; alors la ville se remplira à nouveau d’une foule de corps frais et en parfaite condition.

P20-08-09_14.05[02]

Catégories : sous mes pas

c’est une question d’anatomie.

août 19, 2009 · Laisser un commentaire

Gray112C’est une question d’anatomie. Une question de thorax. La partie supérieure du tronc des vertébrés. Le thorax. Qui contient les deux poumons et le diaphragme. Qui m’aident  à respirer. A travers  le thorax. Circulent les veines caves, les artères pulmonaires, l’aorte. Le cœur qui distribue, le sang sans oxygène, le sang qu’on oxygène, le sang oxygéné. Vers l’ensemble du corps.
C’est une question de souffle. La question du thorax. Douze paires de côtes retenues par  douze vertèbres et  le sternum. Douze barreaux osseux. La cage thoracique.
Légèrement enfoncée. Plus étroite et plus sombre. Ma cage thoracique. Où j’ai bouclé l’amateur d’art. Celui qui admire les tableaux dans les musées, celui qui s’émerveille devant l’œuvre d’un maitre de le Renaissance, celui qui s’enthousiasme pour les couleurs qui recouvrent une toile abstraite. Celui qui ignore que ceux qui les achètent ces toiles, ce sont les marchands d’esclaves, les patrons d’industries repus. Alors je le séquestre. Dans ma cage thoracique.
Avec le poète. Celui qui pense trouver des mots, les assembler pour dire son étonnement, sa joie devant la beauté toujours renouvelée du monde. Celui-là je compte bien le maintenir prisonnier le plus longtemps possible. Jusqu’à ce qu’il comprenne que même les poètes blessent, violent, tuent quand on leur intime de le faire, jusqu’à ce qu’il se souvienne que les nazis recrutaient des lettrés, des universitaires pour conduire leurs commandos de la mort, jusqu’à ce qu’il prenne la mesure de l’obscurité qui règne. Dans ma cage thoracique.
C’est une question d’anatomie. Pas d’art, pas de littérature.

Catégories : sous mes pas

avril 9, 2009 · 2 commentaires

Mon père est un chien.

Ma mère est un chien.

Mon fils est un chien.

Mon travail est un chien.

Mon maitre est un chien.

Ma table est un chien.

Le pain est un chien.

Le ciel est un chien.

Les rues sont des chiens.

Les escaliers sont des chiens.

Les livres sont des chiens.

Mozart est un chien.

Monet est un chien.

Les Beatles sont des chiens.

Michaux est un chien.

Ma vie est un chien.

La mort est un chien.


Seuls les oiseaux


n’ont pas perdu la voix

ces bras reposent  endormis  sur le silence.

dépôts

d’os sêchés sur les bords des fenêtres

sueur    ruisseau sous l’asphalte

jusqu’au jour

écrasé par le soleil

le sol fumant

écrire sur des murs à moitié effondrés

de peu de mots    je pioche

pour trouver    le repos

Catégories : sous mes pas

Un rêve

février 1, 2009 · 2 commentaires

C’est la nuit. Tu es allongée sur le lit près de moi.

Un bruit étrange derrière les volets. Un cri. Immédiatement, je crois qu’il s’agit du cri d’une chauve-souris.

Une crainte. La crainte que la porte soit restée ouverte.

Je m’empresse d’aller voir. Le cri. Simplement mon souffle qui traverse difficilement mes narines encombrées.

Dans le couloir, dans l’obscurité, mon chemin sans difficulté. Je connais les lieux. En avançant, je fais le plus de bruit possible. Pour susciter plus de crainte que je n’en aie.

En verrouillant la porte. Je prends conscience que je suis dans la maison de mes parents. Que nous occupons la chambre du fond à droite. La chambre de ma sœur autrefois.

A présent, je pense aux questionnements de ma fille sur son grand-père, sur ma sœur, sur moi-même. Des maux qui semblent l’agiter intérieurement. Des mots que j’aimerais trouver pour te soulager.

A présent, je suis éveillé.

Catégories : sous mes pas

8 points d’intersection

janvier 13, 2009 · 2 commentaires

p12-01-09_1113013

§1. Pour quelques jours, le canal saint martin est recouvert de glace et je peux me voir dedans.


§2. A l’intérieur du rectangle joignant la rue du faubourg du temple, la rue Goncourt, la rue Abel Rabaud et l’avenue Parmentier. Au rez-de-chaussée, dans l’angle des deux rues les plus petites, Andrew joue de la trompette. La journée pour ne pas réveiller les voisins. Beugle comme Rex Stewart, qui jouait plutôt du cornet, gueule contre les camions qui déchargent des rouleaux de tissus, rugit comme Menelik (the lion of Judah). Sa danseuse brésilienne rentre tard la nuit et défile le jour de la Sainte Rita sur le boulevard de Clichy.

§3. Quelques dizaines de mètres plus hauts, à la perpendiculaire de la rue du faubourg du temple, après la rue Jules Verne, a existé une rue Robert Houdin.

§4.

A Belleville, se croisent la rue du faubourg du temple, le boulevard de Belleville, la rue de Belleville, la rue Louis Bonnet, le boulevard de la Villette, la rue Civiale et la rue Lemon.

A Belleville, ma mère m’a perdu.

A Belleville, je ne retrouve plus mon école.

A Belleville, les papiers s’envolent par-dessus les arbres.

A Belleville, les photos que j’avais prises du contrôle de police disparurent d’un coup de baguette sur les doigts.

A Belleville, j’ai vécu avec mon frère, ma sœur, ma mère, Josefa, Santiago, Tito, Maria, Noella…

A Belleville, un dragon non euclidien serpente dans la rue des couronnes, la rue Vilin, la rue de la mare et la rue des cascades.


§5. ATTENTION ESCALIER.


§6. De la petite ceinture, il ne reste qu’un croissant de lune. Au point A où elle croise la rue de Ménilmontant, je suis rentré dans le bar B et j’ai rencontré C. Après quelques verres de vin, pris sa main et dessiné des cercles en valseremontant la rue de Ménilmontant, la tenant par la taille. Les feux du 96, en sens inverse, ont projeté la forme fractale et mobile que composaient nos silhouettes enlacées sur les murs.


§7. Est-ce-que tu peux appuyer sur le bouton rouge s’il te plait ?


§8. Tout en haut de la rue de Ménilmontant, au cinquième étage, de sa fenêtre, monsieur Nil aperçoit toutes les heures la tour Eiffel qui scintille. Sur le mur de sa chambre, il a encadré un poème que lui a offert Jacques Roubaud[1]. A l’encre noire, rouge et verte, il est écrit :

Le Pic

Dans le pin

Fait toc

Toc toc

De son bec

fin



[1] Jacques Roubaud vient de publier au Seuil son dernier livre : Impératif catégorique. Manière aussi de poursuivre, par l’exemple, le débat entamé ici et sur la manière de parler des livres sur internet autour de François Bon et en sa compagnie le vendredi après-midi à la Médiathèque de Bagnolet.

Catégories : sous mes pas