La vie dangereuse

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Microsillons

août 13, 2009 · Un commentaire

À grande vitesse. Cylindres qui circulent à travers les conduits qui relient les agglomérations entre elles, le lieu de travail au lieu de villégiature, dans le sens des départs, le poste dépenses de loisirs aux rentrées de salaires, dans le sens des retours. Débits et crédits, à grande vitesse. Lancés dans l’espace déserté, plus de cinq cents êtres humains rangés et réfrigérés sur deux niveaux.
A ma place, je n’aperçois que quelques bâtisses isolées et consomme, pendant plusieurs heures et presque sans bruit, une dizaine de m3 d’oxygène. Lorsque la capsule se rapproche de son point d’arrivée, plusieurs divisions d’habitations, éparses puis de plus en plus denses, se manifestent  à l’horizon. Secteurs en construction et infrastructures fraîchement bâties d’abord. Le sentiment d’aborder l’agglomération à l’endroit où elle s’étend encore, où la trame du tissu urbain se lie ou se délie selon le sens dans lequel on circule, où les lignes se serrent ou se desserrent. Entrepôts et zones commerciales, lieux de l’approvisionnement de toute une population ramassée jusqu’au centre. Des kilomètres de façades enfin, seulement sectionnés par des rues qui paraissent toutes étroites quand elles s’effacent aussi vite. Impossible de concevoir la globalité de l’organisation des voies dans la cité, leurs angles et leurs courbures, le sens de la circulation comme la coordination des feux tricolores. Sélectionner seulement un point de vue, un trajet, directions et correspondances, qui rende l’espace lisible et me ramène chez moi.

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Une photographie de Jean-Marc Bustamante qui date du début du troisième millénaire. Au premier plan, un chantier : des outils et des matériaux disposés sur le sol et, à droite, un bâtiment en construction, des briques alignées et scellées probablement et des tiges de métal, des échafaudages ou l’armature de murs en construction, assemblées et érigées vers le ciel qui domine le second plan.
Au second plan justement, un paysage idyllique, celui d’une possible villégiature : un lac, un paysage de moyenne montagne, un clocher et des toits pittoresques. Un panorama de carte postale lisse et convenu qui pourrait se trouver en contradiction avec le premier plan. Il n’en est rien. Il semble même qu’une ligne de fuite démarre du chantier, épouse la courbure du lac pour disparaître à l’horizon. A tel point qu’on s’interroge pour savoir si c’est la réalité, telle que le photographe l’a captée et fixée, qui est en chantier ou s’il s’agit plutôt de la photographie qui se trouve partiellement en construction. Même s’il n’a eu recours à aucun montage, en choisissant de cadrer sa photo ainsi, Jean- Marc Bustamante nous donne un point de vue sur le monde.
Lorsqu’il réalise ses premières séries de photographies à la fin des années 70, il les intitule Tableaux. Ce sont de grands formats pris à la périphérie de Barcelone. Quand le soleil se trouve au zénith, après une longue exposition, si bien que les couleurs sont éclatantes, les ombres inexistantes et l’impression d’ensemble est celle d’un paysage irréel ou factice. Sentiment que l’on retrouve dans notre photographie.
L’horizon a un double sens ici : ce qui se trouve au delà d’une certaine limite, la ligne  qui sépare le premier du second plan, et ce qui représente l’objet de nos désirs d’individus de la fin du second et du début dutroisième millénaire, l’endroit rêvé de nos vacances ou de notre domiciliation définitive. Jean-Marc Bustamante a intitulé les tirages de cette série L.P., I, L.P., II, L.P., III, etc. L.P. pour Lake Photographs, une dénomination objective, et L.P. pour Lost Paradise, ce que la construction verticale du cadre suggère.
Le travail de Jean- Marc Bustamante se développe à partir de la fin des années 70, au moment même où la photographie artistique connaît enfin le succès et la reconnaissance critique. Cette reconnaissance coïncide paradoxalement avec la disparition de l’usage pratique de la photographie. On peut considérer l’œuvre de Jean-Marc Bustamante à la fois comme l’anticipation et la critique de l’usage de l’image numérique et au delà du monde factice et stéréotypé dans lequel elle se développe.
L.P.’s c’est aussi l’abréviation anglo-saxonne du « bon vieux » vinyle, Long Playing, peut-être la métaphore du travail du photographe qui, dans un monde qui se caractérise par l’immédiateté, lui, prend le temps de révéler ce qui se cache sous le vernis.

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Rasure

février 18, 2009 · Laisser un commentaire

L’autre jour chez le coiffeur. Un shampoing bref et un léger massage du crane. La température de l’eau me convient. Pas trop chaude.

En attendant que la coiffeuse soit disponible, mes mains tournent les pages de Paris Match.

Machinalement sans que les doigts glissent et s’étalent sur les nouvelles des gens célèbres.

Quelques phrases prises en travers de l’interview d’un écrivain de renom. Bien français, mais qui, dans le passé, a découvert l’Amérique et que le vent a bien vite ramené au port.

Monsieur a écrit son roman à la main sur un cahier de moleskine comme Hemingway et conseille aux jeunes auteurs en quête du premier succès de procéder de la même manière.

Mon crane sur le point d’être entièrement rasé et les idées plus claires à présent.


Le soir même allongé sur le lit. Après avoir ôté l’élastique, du revers de la main, je caresse l’imitation du grain de cuir. Noire. L’ouvre en grand, observe ses lignes étroites et replace le signet entre ses pages de couleur chair. Sur la première, j’écris rapidement, je veux dire l’adverbe rapidement, sans réfléchir. Au regret, il me plairait de l’effacer, mais l’affaire est impossible. Une rature avant de passer à la ligne.


Deux jours plus tard, un ticket contre un tour de métro. Quand le ciel descend jusque sur les balcons et que les poches se vident, le plaisir de se laisser porter dans un wagon bleu ou gris, sous la ville, du centre vers la périphérie. Le cahier noir ouvert sur les genoux. L’ébauche d’une phrase : la translation des corps engendre le déplacement des idées. Pas totalement satisfaisante. Parce que le verbe engendrer ne me semble pas le plus approprié. Peut-être qu’entraîner serait plus juste. Le cliquetis du mécanisme.

Seulement l’impossibilité de disposer sur mes genoux d’un dictionnaire des synonymes en plus du cahier noir. Ou de déplacer les mots, leur trouver des correspondances, une nouvelle manière de les combiner.

Tout corps translaté déclenche la circulation des mots. A retardement, sur l’écran de l’ordinateur.


Entre un mois et demi et deux mois plus tard, le temps que mes cheveux repoussent. Dans un magazine littéraire, une thèse étrange. Alexandre Dumas se serait inspiré de la vie du dernier prix Nobel français pour écrire Le Comte de Monte-Cristo.

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Balzac mélancolie

décembre 16, 2008 · Laisser un commentaire

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Sous un ciel de coton gris. A étouffer les cris et les blessures mal fermées. Une main décidée éteint le jour fermement. Tellement de bonne heure qu’on se demande (comme on ne l’a pas vu venir) s’il n’a pas passé la journée à s’éteindre. Des impacts lumineux (qui étaient déjà là, mais qu’on distingue mieux à présent) sur le bitume, sur les carrosseries des autos. Tremblent de froid. Des enseignes ou les enluminures de circonstance.

L’esprit de noël. Qu’est-ce que cela signifie ? On considère qu’il s’agit d’espoir. Pas seulement d’espoir religieux. L’espoir que les choses aillent mieux, l’espoir que tout soit plus beau. Mais en même temps la conscience que l’embellie espérée ne sera que passagère.

Ceux qu’on a perdus ne reviendront pas. Ceux qui viennent de perdre leur emploi ne le retrouveront pas. Aucune magie, seulement une illusion.

J’ignore si ce sentiment m’habite depuis longtemps, s’il est apparu il y a peu. Ou il y a plus longtemps encore. Cette douleur au fond du ventre. Pas vraiment douloureuse, mais malvenue. Trop ou pas assez. Est-ce qu’à un moment quelque chose s’est perdu ?

Enveloppé sous les sapins de l’enfance. Douillettement éclairé par les guirlandes lumineuses.

Parade discontinu, macabre, des passants qui s’accrochent aux vitrines comme les démunis se rapprochent du poêle. Il fait si froid ?

Une silhouette qui glisse sur les façades, s’étend jusqu’aux corniches. Balzac. Je le reconnais à son chapeau et sa canne. Les bras chargés lui-aussi. Il profite de sa réussite. Une carrière théâtrale ratée, mais combien d’exemplaires vendus en morceaux à la presse florissante ?

Apparemment, il n’a pas tout perdu en bourse. Et sa grosse valise, qu’est-ce qu’elle contient ?

Ne pouvant plus tenir, je me jette sur lui, le fait tomber, lui donne plusieurs coups de pied pendant qu’il est par terre, dans le ventre, sur la tête. Il saigne à présent. Je crois qu’il a son compte. Quelqu’un s’approche, alors je jette un coup d’œil rapide dans sa valise. Je n’en reviens pas. Que du papier, des centaines de pages manuscrites, noircies jusqu’à ce que plus aucun espace blanc ne subsiste.

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Le jour viendra

décembre 14, 2008 · Un commentaire

Le jour viendra où sur plus une ligne n’apparaitra un personnage avec la prétention de ressembler à un être vivant qui pense, imagine, parle ou se débat.

Derrière les murs, on ne glosera plus à propos des voix, des sons révélateurs des petits accidents de l’existence. De la fenêtre, par-dessus les toits, sur les façades, dans le dessin des avenues, plus aucun sens, plus aucune idée n’émergera.

Pour parvenir dans la rue, je devrai enjamber les corps des derniers héros ou héroïnes étendus sur les marches des escaliers. Sur le trottoir, il ne sera plus nécessaire de marcher de travers pour les éviter.

Dans les vitrines des magasins, on n’apercevra plus leurs reflets apparaitre puis disparaitre. Il sera devenu improbable de croiser un visage familier.

Les formules impersonnelles seront alors la règle. Plus un verbe d’action ne se conjuguera au passé sauf dans les pages des écrivains morts.

Le jour viendra où on écrira plus que pour peindre les ruines d’une civilisation disparue.

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Place de la République

novembre 24, 2008 · 2 commentaires

 

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A pied, dans l’autobus, en métro ou assis dans un train de banlieue, les idées me viennent souvent lorsque je me déplace. Seulement si mon attention n’est pas nécessaire. Je ne conduis pas donc j’ignore si je pourrais en voiture ; par contre, j’en suis sûr, cela me serait impossible en vélo.

Si le temps me le permet, si le voyage est assez long, les idées précèdent des phrases, des paragraphes entiers parfois que je m’empresse de prendre en notes rapides sur le premier support que je trouve ou alors il me faut tout mémoriser jusqu’à ce que je parvienne chez moi, coucher sur le papier ou sur mon écran ce qu’il reste de cette subite emprise qui me saisit parfois. C’est le cas lorsque cela m’arrive dans le bus car les soubresauts du véhicule ne me permettent pas de maitriser mon stylo. Il m’est arrivé de laisser volontairement passer une station pour terminer ce que j’avais entrepris ou d’aller jusqu’au terminus pour reprendre un train dans l’autre sens jusqu’à ce qu’une idée se soit totalement épuisée.

Lorsqu’ainsi je me déplace au gré des voies des transports urbains, c’est ma pensée, ma mémoire qui se met en action, une mécanique mentale totalement hermétique au monde extérieur.

A l’opposé de ce qui arrive lorsque je me pose en un point fixe. Lorsque je ne suis pas moi-même en mouvement, j’observe l’agitation (parce que c’est l’impression que ça me fait quand je me retrouve à l’arrêt) des êtres ou des objets qui m’entourent.

Le choix du poste d’observation est capital. Il faut choisir le bon quartier, la bonne position. Tout cela est affaire de convenances personnelles. J’apprécie particulièrement le Macdo qui se trouve sur la Place de la République. Surtout parce qu’il dispose, à l’étage, de tables qui surplombent toute la place. Au moins la moitié.

C’est une place vaste et rectangulaire encerclée par de grands bâtiments aux murs clairs. Assez reposante. Des immeubles qui datent probablement du 19ème siècle. Avec des moulures au plafond, la répétition de motifs végétaux qui cernent chaque pièce. Dont le développement m’a toujours mis mal à l’aise. L’accroissement d’herbes folles, de champignons qui fermentent à l’abri derrière les façades.

Ma position de guetteur ne surplombe la place que d’un étage et je peux aisément distinguer, derrière leurs pare-brises, les visages des automobilistes. Qui, lorsque le feu leur donne le signal, s’engagent prestement, sur les pavés ou le bitume selon l’endroit, dans un tour complet ou partiel. Dans un mouvement discontinu, alternatif, des flux retenus un instant puis relâchés quand le feu passe au vert. Des autos de toutes tailles, des véhicules utilitaires recouverts de logos d’entreprises, des cars de touristes qui s’efforcent tous de conserver leurs positions, leurs distances à mesure que la courbe s’accentue. Une meute de deux roues, un peu moins d’une dizaine, précède le gros de la troupe.

J’observe leur manège en piochant mes frites trois par trois. La vue est dégagée en cette fin du mois de novembre, seules quelques feuilles s’efforcent de se retenir à leurs branches. En vain.

 

A contretemps, en provenance, semble-t-il, du boulevard Magenta, une horde, que dis-je, une harde d’une quinzaine de sangliers se frayèrent un chemin sur la place sans se soucier des règles de circulation. L’un d’eux, un vieux mâle, heurta une automobile et resta sur le flanc. L’automobiliste contrit descendit de son véhicule et s’enquit du sort du vieux porc sauvage.

Celui-ci avait brisé l’une de ses défenses et saignait abondamment. Avant de rendre son dernier souffle, il désirait confier ses dernières paroles à celui qui était sur le point de lui prendre la vie. Il appartenait à un groupe qui vivait depuis plusieurs siècles à plus de trois cent kilomètres de la capitale. Et ils avaient récemment été obligé de migrer jusqu’ici pour fuir des espèces plus sauvages en provenance de contrées plus à l’est. Poussées par la faim.

Ce matin, j’ai entendu à la radio que ces incursions étaient désormais de plus en plus fréquentes. J’imagine que si les disettes se multiplient, ce gibier sera une bénédiction lorsque la chasse sera ouverte. Et la tête du phacochère à sa place sous les moulures.

 

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Deux femmes et une chimère

octobre 25, 2008 · Un commentaire

 

Faire le portrait de. Exercice d’école. De ceux qu’on entreprend sans grande conviction. En commençant par demeurer à la surface, en se contentant de mettre des mots sur ce que l’on voit. De bas en haut ou de haut en bas, constater aussitôt qu’on a déjà fait le tour du modèle, l’inventaire complet de ses parties et de ses sous-parties sans parvenir à les faire tenir ensemble. Sans parvenir à saisir l’essence d’un être, ce mince film invisible qui l’enveloppe, se déplace avec lui, demeure toujours le même tout en embrassant chacun de ces mouvements, chacune des variations engendrées par l’instant, l’enchainement des vicissitudes de l’existence ou l’incertitude de ma propre position d’observateur.

Parce qu’à quatre ou cinq mètres de distance, je l’observe à présent, cette enveloppe au repos, vibrant à peine, au diapason de celle qui la porte. Pendant seulement quelques secondes, le temps que les portes du métro mettent à s’ouvrir puis à se refermer. Elle est assise à quelques centimètres de la vitre située du côté du quai. De là où je me trouve, on n’aperçoit que sa tête de profil au dessus de ses épaules. Visiblement recouvertes d’une veste de couleur sombre comme celle d’un tailleur. Ses cheveux bruns sont attachés avec soin juste au dessus de sa nuque. Son cou et sa tête sont inclinés vers l’avant, formant un angle de vingt degrés environ avec le siège sur lequel elle est adossée. Pendant ces quelques secondes, elle demeure immobile ou presque, parce que les pendentifs qui sont suspendus à ses oreilles continuent de se balancer, continuent de propager le mouvement que leur a transmis le métro lorsqu’il s’est brutalement arrêté.

Si je montais dans le wagon où elle se trouve, j’hésiterais un long moment avant de décider si je dois m’asseoir près d’elle ou rester un peu à distance pour ne pas lui laisser croire que je compte l’observer ; je pourrais avoir une idée plus précise de ce à quoi elle ressemble, savoir si ses cheveux attachés avec soin sont bruns ou châtains foncés, de quelle couleur sont ses yeux, si elle porte une jupe ou un pantalon, si elle croise ses jambes ou tient ses genoux collés l’un contre l’autre ; je pourrais connaitre, en faisant l’effort de le lire à l’envers, le titre du livre sur lequel elle penche sa tête ; il y aurait probablement trois mots, Le voyage inorganisé ou La ville souterraine, peut-être quatre, Les ruses du soleil ou Un sourire de circonstance. Celui-là je me souviendrais l’avoir déjà lu. Un court récit destiné aux enfants, une leçon de morale. L’histoire d’un garçon qui lorsqu’il commet des bêtises laisse apparaitre sur son visage toujours le même sourire forcé, figé et un peu niais comme celui que l’on aime découper lorsque l’on fabrique soi-même un masque dans du carton ou du papier.

A vrai dire il ne s’agissait pas vraiment d’un livre d’enfant (ce qui rendrait plus vraisemblable le fait qu’elle le lise à présent), plutôt une nouvelle ou un bref roman. Qui raconterait les mésaventures d’un homme, ou plutôt d’un enfant devenu un homme, un homme marié qui, à chaque fois qu’il trompe sa femme, revient chez lui avec le même sourire aux lèvres, sourire qui devient sous la plume de l’auteur, certainement un écrivain latino-américain, un geste une figure assez mystérieuse et même inquiétante.

Le temps du portrait. Tenter de faire naitre ou faire voir un être. Impossible de le saisir dans sa globalité d’un seul regard. Personne ne possède le don de vue périphérique, le pouvoir d’observer un individu sous toutes ses coutures simultanément. Pour montrer ce qui se dissimule sur l’autre versant ou ce qu’il advient. Le temps dans le portrait.

Il est désormais nécessaire de changer de point de vue et donner la parole à celui ou plutôt à celle qui se cache dans mon dos pendant que je deviens il.

Il y a un moment que le métro est parti et il demeure assis sur le siège orange en matière plastique. Pendant qu’il laisse passer deux ou trois rames, il n’aperçoit pas mon corps suspendu au dessus de sa tête. Qui, sans jamais perdre l’équilibre, se maintient dans une position qui nécessite une grande souplesse. Je n’ai aucun mérite car il faut dire que si je parviens à me retrouver dans une position aussi acrobatique c’est que j’ai reçu l’aide d’un logiciel de retouche photographique. Pareil pour l’incroyable courbure de ma silhouette. Même plus la peine de surveiller ma ligne, la palette s’en charge pour moi. D’ajouter ou retrancher ce qu’il faut où il faut. Et puis contrairement à la chirurgie esthétique, c’est absolument sans douleur et ça ne laisse aucune cicatrice, aucune trace. Pendant l’opération, je n’ai absolument rien senti. Certes, j’ai maintenant un peu froid parce que je suis très largement dévêtu pour la saison. Ils ont pensé être plus efficaces en exhibant plusieurs parties de mon corps. De mon corps transformé, mon corps de créature bien entendu. Il faut croire qu’ils seront plus nombreux à consommer si je leur montre mes cuisses. Ce qui ne me gène pas d’ailleurs car ce ne sont même pas les miennes. Enfin plus personne ne les aperçoit, à présent qu’ils m’ont entièrement recouverte par une affiche annonçant l’exposition d’un grand musée.

Ce qui me laisse, pour longtemps sans doute, dans l’obscurité. Pas le noir complet. Il m’arrive parfois de distinguer des traces lumineuses comme lorsqu’on ferme les yeux et que des formes persistent sur la paupière, des formes qu’on croit reconnaitre, qui ressemble à celles qui se trouvaient devant nous quand nous avions encore les yeux ouverts ; de deviner aussi la présence d’un être qui s’attarde dans les parages un peu plus longtemps que les autres. Comme celui qui s’est assis plus bas, il y a déjà près de dix minutes. Il me semble l’avoir déjà remarqué par ici à d’autres reprises. Il descend d’une rame, s’assoie, en laisse passer deux ou trois et repart dans le métro suivant. Avant cela, il a pris le temps d’observer ceux qui se trouvent assis ou debout dans les wagons et qui ne se sont même pas rendu compte qu’il les dévisageait, saisissant chaque partie, chaque détail de leurs apparences. Sans parvenir à trouver ce que visiblement il recherche.

 

En gardant la distance. Il se demande si le film invisible qui recouvre les êtres a une odeur ou un parfum, s’il est doux ou rugueux selon celui ou celle à qui on a affaire, si l’on a la sensation de traverser quelque chose lorsqu’on se rapproche de l’autre. Il aimerait avoir l’habileté du geste de ces sculpteurs grecs qui parvenaient à donner vie à une forme de pierre.

Il se décide à prendre à nouveau le métro. Il ne découvre pas celle qu’il cherche mais il suspend son regard sur une femme qui est assise face à lui. Dans ses chaussures, ses pieds sont nus et gonflés presqu’au point de déborder, ses jambes regroupées l’une contre l’autre et tout le reste de son corps incliné et reposant sur ses bras où elle a enfoui son visage.

Alors, il lui semble que les corps semblent plus lourds à mesure que le monde prend de plus en plus de vitesse comme s’il courrait à sa perte.

 

 

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Mantegna dans le métro ou un art littéraire momentané

octobre 12, 2008 · 4 commentaires


“Oui, le début d’un livre peut aussi être la fin du monde.” Rodrigo Fresan

Parler de littérature alors qu’on ignore encore si on en fait de la littérature, si ce qu’on est en train de faire -écrire- revient à en faire. Nulle trace d’une œuvre, pas même le plus petit livre répertorié. Pourtant on se pose la question de ce qu’on est sur le point de faire. Déposer des mots, des idées sur une page qui va rejoindre l’hypertexte. Certains la liront par un choix délibéré, d’autres par hasard, juste le temps, parfois, de constater qu’ils se sont égarés avant de reprendre leur route en sens inverse.

Parler de littérature parce que la lecture du nouveau livre de Rodrigo Fresan m’y conduit. Pour qui écrire revient à retenir, à garder la trace de tout ce qui amorce ou va amorcer un changement, de tout ce qui va disparaitre ou a déjà disparu, saisir un peu de la « vitesse des choses » comme on essaie, après avoir longuement observé le ciel, de capturer une étoile dans sa course.

Pas toujours simple d’y parvenir. Ces derniers temps, je me demande ce qu’il pourra bien rester des heures agitées que nous connaissons à présent. Absorbé comme quiconque par la valse des indices boursiers, le plongeon de la courbe des valeurs financières. Pas que ça m’intéresse tant que ça, mais je me surprends à guetter dans la rue des changements dans le comportement des gens, une trace sur leurs visages lorsque je me retrouve face à eux dans l’autobus ou le métro, des indices de leurs angoisses en patientant à la caisse du supermarché.

Non, rien, la vie se poursuit sans aucun signe des mutations en cours. Peut-être est-il un peu trop tôt.

Debout dans le bus, tous les matins autour de 7h30, les mêmes visages d’écoliers, de collégiens ou de lycéens, les mêmes poches sous les yeux plongés dans l’écran de l’ordinateur portable, les mêmes escarpins grossièrement suspendus. Personne ne manque encore à l’appel. Les automobiles s’obstinent à remonter la rue en sens inverse et les camions s’éternisent à livrer leur marchandises, provoquant des encombrements momentanés.

Dès l’ouverture des portes, les passagers continuent de descendre en s’éparpillant de tous côtés et en pressant le pas comme s’ils participaient à une épreuve sportive, jettent rapidement un œil à gauche et à droite avant de traverser la chaussée, évitent parfois de justesse un vélo qu’ils n’avaient pas entendu arriver puis se dirigent vers leurs bureaux, situés quelques rues plus loin, ou poursuivent leur route en rejoignant la station de métro la plus proche.

Sur le quai face à l’affiche de l’exposition Mantegna qui se tient ces jours-ci au Musée du Louvre. Cinq mètres sur quatre (peut-être plus) où se trouve reproduite la fameuse Prière au jardin des oliviers. Des dimensions saisissantes ajoutées à une maitrise impressionnante de la perspective qui pourraient donner au voyageur tout juste débarqué sur le quai le sentiment de pouvoir pénétrer à l’intérieur de la toile. Il lui faudrait alors, pour parvenir jusqu’aux portes de Jérusalem enjamber les trois apôtres endormis, ne pas prêter trop longtemps attention à la dernière prière que le christ adresse à son père avant les dures épreuves qui le conduiront sur la croix, prendre garde de ne pas tomber lorsqu’il foulera les deux planches qui font office de pont précaire au dessus d’un maigre cours d’eau, avoir l’air de rien quand il croisera la troupe de soldats romains en route pour s’emparer du rebelle Jésus de Nazareth, avant de grimper, grimper encore jusqu’à la ville éternelle.

En écoutant ce récit, on doit se figurer avoir affaire au décor d’un jeu vidéo.

Il est vrai que le dessin est parfois un peu naïf, la représentation de la cité plutôt fantaisiste, la perspective assez appuyée et on peut trouver particulièrement amusante le probable embarras de l’un des apôtres quand il s’est agi de s’allonger pour dormir avec son auréole sur la tête.

Néanmoins, le sentiment du voyageur diffère de celui du jeune gamer.

Bien plus le désir de s’arrêter pour contempler que l’envie de se lancer en quête d’un hypothétique trésor. Peut-être conquis par la douceur du jardin, la gaieté qui émane des arbres fruitiers ou le roucoulement de la modeste cascade qui s’écoule à quelques mètres de là.

De mon côté, la présomption ( je dis la présomption, mais la lecture même en dilettante de quelques spécialistes de la Renaissance rend ma conviction suffisamment affermie) que ces détails ont quelque chose à voir avec ces « ombres » et ces « voix du passé » dont parle Fresan, vestiges intimes d’une page ou d’une autre de l’existence du peintre qui ont trouvé leur place en marge du récit évangélique. Et finalement l’idée que sur le mur du métro se trouve concentré tout un art littéraire, considéré à la fois comme le dialogue avec les œuvres du passé et le besoin impérieux de garder sur la toile ou le papier la trace des instants évanouis.

Sur le quai, le voyageur laisse passer une nouvelle rame puis finit par s’asseoir sur l’un de ces sièges en plastique orange. Je pourrais poursuivre mon récit (le terme n’est peut-être pas très approprié mais en trouver un autre me semble un peu vain à présent) et concevoir que sa trajectoire s’est interrompue ici pour d’autres raisons que l’amour de l’art, imaginer qu’il vient de perdre son emploi d’agent immobilier ou qu’à la bourse il s’est ruiné, qu’il n’ose pas le dire à sa femme…Enfin, ces idées me semblent toutes un peu convenues et n’ajoutent rien aux propos précédents.

Non, je pense plutôt à une histoire que m’a racontée un autre voyageur que, de la même manière, j’avais observé longuement, jusqu’à le suivre sur toute une ligne de métro. Lui n’interrompait pas son voyage ; je dirais plutôt qu’il glissait d’une rame à l’autre, descendant sur le quai d’une station seulement quelques instants avant de prendre le métro suivant, la même chose toutes les deux ou trois arrêts. J’ai fini par l’aborder et lui demander les raisons de ce ballet.

Il m’a alors raconté qu’un mois plus tôt, il avait rencontré une femme sur cette même ligne et qu’il espérait la croiser à nouveau. Il avait fait de savants calculs avant de mettre en œuvre son plan sans oublier, m’avait-il dit, d’y introduire une part de hasard.

A présent, je me souviens que je m’étais engagé à parler de littérature et je prends conscience que je me suis un peu égaré en chemin. Probablement que l’écriture se nourrit de ces moments d’égarement.

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Le bonheur

septembre 28, 2008 · Un commentaire

Tous les quatre, ils auraient revêtu de semblables habits, se seraient regroupés, assis les uns en face des autres, auraient disposé devant eux leurs partitions et saisi leurs instruments.
Au quatrième ou au cinquième étage d’un grand magasin, deux violons, un alto et un violoncelle qui exécutent un quatuor de Chostakovitch. Ce serait le sixième.
La surprise d’entendre en ce lieu de consommation la mélodie enjouée qui constitue le thème initial. Matière à chanter ou à danser conformément aux modèles du passé.
Polyphonie pervertie toutefois par la rugosité des coups d’archet. Des sonorités à la fois rauques et suraigües qui laissent à penser que les instruments se moquent de leur propre mièvrerie. Le pastiche du ballet ridicule des clients qui déambulent au rez-de-chaussée.
Qui allongent leurs pas, contournent les reflets dorés des présentoirs, glissent à travers les émanations des parfums mêlés. Des lignes ou des trainées fuyantes comme les motifs ébauchés par les quatre instruments à cordes. Qui déclenchent des bris de phrases.
Suspendues au plafond.
Vouté plusieurs dizaines de mètres au dessus de leurs têtes.
Courbées sous les flammes qui illuminent de reflets dorés tous les recoins du magasin.
Ordonné et organisé comme une armée qui parade.
Observé.
Effleuré.
Transporté.
Etourdi de tant d’attention.
Par l’atmosphère étouffante des lieux ou les courbes négociées hardiment du quatuor.
Retrouve à nouveau les soubresauts du boulevard. Quelques instants avant de rejoindre les voies du transport souterrain.
Un homme qui s’efforce de demeurer élégant au bas de l’escalier. Tient fermement une pancarte dans ses mains. 92 ans, aidez moi.

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Par la fenêtre.

septembre 10, 2008 · Laisser un commentaire

En blanc et noir. Sur le clavier. Quelques notes, une phrase brève, une esquisse, posée là comme on fait le tour des moyens dont on dispose, peut-être plus importants qu’on ne le croit ; simplement, du bout des doigts, contenue et sans effort apparent, l’œuvre d’un sceptique.
En blanc et noir. Andante. La même phrase apparemment, enfin presque, une variation, une suite de sons semblables mais arrangés ou ordonnés d’une manière un peu différente, un air qui s’installe dans l’oreille et l’esprit à mesure qu’il se répète, évolue sur le fil qui retient l’ensemble ; sans lien visible, avec naturel, des boucles qui semblent infinies, des trilles, des nœuds peut-être, sans conséquence, prolongent dans le temps et dans l’espace la petite architecture du maître napolitain.
Installé à la cour d’Espagne, Scarlatti aurait composé 555 sonates pour clavecin ; jouées à la reine, une mélomane, autrefois l’infante Maria Barbara de Bragance, qu’il a accompagnée de Lisbonne à Madrid.
Il me vient à l’idée qu’il y avait peut-être une idylle cachée derrière cette histoire. À l’arrière-plan de cette étonnant répertoire de morceaux, fragments ou études, plus ou moins longs. Les portraits qu’il nous reste de l’infante ne lui rendent pas justice, mais rien n’interdit d’imaginer des sentiments chez le virtuose du clavecin. Je crois qu’il n’était lui-même plus très jeune. Peut-être qu’ils se sont aimés secrètement.
Peut-être qu’il y a un code, une symbolique derrière ce nombre. 555.
Ou seulement le labeur d’un musicien qui s’efforce de vivre de son art au service d’un prince. Et qui parvient à 555.

En blanc et noir. Andante e cantabile. Encore la même mélodie, la même ritournelle qui s’approche puis s’éloigne, s’entortille puis explose, en douceur néanmoins, comme des bulles soufflées de la bouche d’un enfant ; pas si gaie toutefois, à la fois légère et profonde, provoquant la rêverie, la réflexion à mesure que l’onde avance, moins lentement qu’il n’y parait, fermement, pas à pas, régulier comme un battement de cœur ; une existence, plusieurs éventuellement, sa routine et ses accidents, son désordre apparent, difficile à saisir en une seule pensée, une seule phrase que seule la musique peut produire, une alchimie de sons, la mélodie ; quelques notes rassemblées sur le clavier par les mains d’Horowitz.
Après s’être absenté longtemps, loin des salles de concert ou des studios d’enregistrement, pendant approximativement dix ans, il a mûrement construit son nouveau répertoire, minutieusement, comme à son habitude, choisi les sonates qu’il désirait interpréter ; peut-être pour transmettre les sentiments qui l’ont habité pendant son exil volontaire, les joies simples de la vie, les peines aussi, les doutes qu’il a dû surmonter pour remonter sur scène, toutes les questions qu’il s’est posées alors.
Pourquoi se remettre au piano ? Dans quel but ? Pour simplement épater le public par sa virtuosité ou pour leur montrer, leur dire autre chose ? Maintenant, il est seul face à son clavier, joue, comme mu par une force invisible, cantabile, une sonate en mode majeur, il semble attendre pièce après pièce qu’un soliste se fasse entendre, qu’un chanteur pose sa voix sur les mélopées qu’il déroule, sereinement mais implacablement.
Peut-être sait-il qu’il ne viendra pas, que personne ne viendra, qu’il est désormais inutile d’attendre, qu’il faut poursuivre sa tache, avancer ses pas sans crainte et sans illusion. Cela expliquerait la mélancolie de ses sonates lorsqu’il les joue ainsi. Peut-être que cette mélancolie rejoint la résignation de Scarlatti à la cour d’Espagne, occupé à composer et à jouer pour sa reine ses 555 sonates. Peut-être que la vie ressemble à une sonate de Scarlatti ou d’un autre, une pièce musicale dont les modulations et le rythme sont familiers à notre oreille, notre leitmotiv en quelque sorte ; un air qui nous accompagne et évolue au gré des variations de notre existence. Elle attend, elle aussi, que nous posions notre voix sur ses modulations. Libre à nous, alors, de dire nos mots, de chanter ou de demeurer silencieux. La poésie est une manière parmi d’autres de faire entendre sa voix sur la musique, le vacarme parfois, du monde.

Au moment où la sonate se termine, je distingue, à travers la fenêtre, un homme dans l’immeuble d’en face. Le même que j’aperçois tous les jours, vêtu le plus souvent de la même manière, d’un maillot de corps blanc ou de couleur claire, assis à la même place, devant une table ; toujours le regard en direction de quelque chose que je ne peux voir, quelque part pour moi à gauche de la fenêtre, pour lui à droite.
Je suis persuadé que l’objet qu’ainsi il contemple n’est autre que la télévision. Cette conviction est d’autant plus certaine qu’il m’a semblé entrevoir à plusieurs reprises le reflet de l’écran dans le miroir qui est suspendu au mur derrière son dos.
Il me semble qu’il la regarde des heures entières chaque jour, surtout à partir de la fin de l’après-midi. L’orientation de la façade de l’immeuble compte tenu de celle du soleil ne me permet pas de savoir si c’est aussi le cas le reste de la journée. Le soir, lorsque la nuit tombe et que son appartement est éclairé, on l’aperçoit plus distinctement. Jusque tard dans la nuit. Doit goûter aux programmes nocturnes ou attendre l’émission qu’il préfère, une émission quotidienne, régulière ; éventuellement plusieurs émissions dont il connaît les heures de passage.
Sur sa table, il a posé le programme de la semaine, mais dans l’ensemble il sait fort bien à quelle heure et quel jour sont diffusées la série policière qu’il préfère, l’émission de divertissement qu’il ne raterait sous aucun prétexte. Il aime bien l’animateur, le trouve aimable, drôle.
Vérifie parfois quand même qu’ils n’aient pas modifié son horaire de passage de cinq minutes. Le programme précédent peut avoir un peu débordé, ce qui est rageant ; surtout qu’il aime voir défiler le sommaire, ça le met en appétit.

A présent, ça ne va plus tarder. Il ignore qu’un orage puissant se prépare, regarde distraitement la page de publicité, jette aussi un œil par la fenêtre. Sans s’avancer. Il habite au cinquième étage, mais ce n’est pas le vide qui lui fait peur, plutôt l’espace, l’espace démesuré, sans limites. D’ailleurs il a préféré prendre un appartement donnant sur la façade d’un immeuble voisin plutôt qu’un autre, doté d’une vue comme on dit. Le mur d’en face n’est pas bien gai, mais il le rassure ; sous sa protection, il ne risque pas de se retrouver face à l’horizon.
L’orage est tout proche maintenant. Et il va frapper sans prévenir, sans lui laisser le temps de s’inquiéter. Comme quelqu’un qui viendrait lui rendre une visite inattendue, le déranger au plus mauvais moment et bousculer ses habitudes. Deux déflagrations d’égale intensité et puis le noir, l’obscurité complète. Il lui faudra plusieurs minutes avant d’esquisser une réaction. D’abord rester assis à sa place, demeurer devant l’écran subitement vide, scruter l’activité des photons qui disparaissent lentement. Des mots probablement ; le souffle court, une plainte étouffée.

Le lendemain matin, à peine quelques pas sur le trottoir et il trouve qu’il fait un peu frais. Les autos qui montent ou qui descendent la rue sont encore peu nombreuses. On peut encore entendre le vent qui agite les feuilles toujours suspendues aux branches. Il sursaute au bruit de la benne qui s’arrête pour laisser descendre les éboueurs qui s’affairent.
Les observe puis détourne la tête au moment de traverser la chaussée. Respire doucement et compte ses pas en progressant lentement entre les murs et les arbres qui se dressent devant eux. Peut avancer comme cela une centaine de mètres sans croiser un passant. Faire l’effort de se concentrer pour se souvenir de l’endroit où il se rend. Plus bas dans la rue, la boutique, une quincaillerie, de l’homme qui pourra l’aider à remettre en état de marche sa télévision.
Après plusieurs minutes, il se demande s’il avance bien dans la bonne direction, si la boutique ne se trouvait pas plus haut dans la rue, si le rideau métallique devant lequel il se trouve ne la dissimule pas.
En quittant son appartement, il n’a pas réalisé à quel point il était tôt et, à présent, il s’aperçoit que tous les commerces sont fermés.
Comment savoir s’il est préférable d’attendre qu’ils ouvrent ou s’il vaut mieux rentrer chez lui et revenir plus tard. En massant doucement son front avec sa main pour tenter de remettre ses idées en place.
Sur les vagues qui sculptent le rideau métallique, ondule des lettres grossièrement peintes de couleurs vives. Il ferait mieux de remettre cela à plus tard.

En traversant la place, il n’a pas remarqué qu’elle se dirige dans sa direction en sens inverse. Concentrant toute son attention sur les structures métalliques destinées à accueillir les étals du marché, la légère inclinaison de la rue lui fait craindre qu’à tout instant, il ne se cogne la tête. S’efforce de rester du côté où la barre supérieure est le plus haut, en marchant droit le plus possible.
A cet instant, elle lui saisit le bras. Pas brutalement, mais le geste le surprend. Ou plutôt l’incapacité soudaine de se déplacer, de ramener son bras contre son corps. Dans l’obligation de découvrir son visage, y pénétrer plus qu’il ne l’aurait souhaité. Se maintenir autant qu’il peut sur le sommet de ses pommettes saillantes pour ne pas entrer en contact avec le pli brun qui borde ses yeux. Embarrassé par le battement de ses paupières à mesure qu’elle manœuvre ses lèvres au-dessus de sa bouche.
Des mots qu’il ne saisit que partiellement. Qu’ils se sont rencontrés il y a trois ou quatre ans, qu’il avait disparu de manière inattendue, qu’elle n’en revient pas qu’il habite toujours le quartier, qu’elle ne l’ait jamais croisé pendant tout ce temps.
Il pose son verre à bonne distance de l’auréole qui s’est élargie au centre de la table. Sans comprendre d’où cela peut bien couler. Le courant constant de ses paroles. Qu’elle voit encore Michel, qu’ils ont parlé de lui il y a à peine une semaine, que sa fille vient d’entrer au collège, qu’il devrait voir comme elle est jolie à présent. Passent, à quelques centimètres seulement des chaises sur lesquels ils se sont assis, des passants plus nombreux. La crainte qu’ils ne les heurtent et fassent tomber les verres sur le trottoir. Remontent à contre-courant du déplacement plus rapide des autos. Il choisit de fermer les yeux pour retrouver son équilibre à l’intérieur, laisser lentement le balancement perdre un peu de son amplitude.

Une diagonale puis une ligne horizontale, une autre diagonale puis une autre ligne horizontale, encore une diagonale. Il est parvenu au troisième étage. Le temps d’une pause de quelques secondes pour souffler et imaginer dans son esprit comme sur une feuille de papier la forme de l’escalier dans lequel il s’est engagé. Une forme régulière comme celle de nombreux objets qu’il peut observer chez lui ou dans la rue. La disposition symétrique des meubles autour de son lit, la réplication des motifs floraux des moulures du salon, l’écartement entre les fenêtres sur les façades des immeubles, l’alignement des réverbères au milieu des trottoirs. Tout cela peut parfaitement se plier aux règles de la géométrie.
A nouveau une diagonale puis une ligne horizontale. Une forme simple que même un enfant pourrait dessiner sans difficulté, mais que la représentation sur une feuille de papier, en deux dimensions, ne restituerait qu’imparfaitement. La diagonale se courbe lorsqu’en montant ou en descendant, elle se rapproche du mur ou s’en éloigne. Ce qui donne un peu le tournis quand on descend trop vite.
Et aucune marche ne ressemble à un autre. Usées par les pas lourds ou aériens, tachée de toutes sortes de substances qui laissent apparaître en transparence la surface du bois, nouée, striée, entaillée, mise en pièces parfois.

Au cinquième, il constate qu’un barreau a été arraché de l’ensemble de la balustrade laissant un espace vide, beaucoup plus large que les autres.
Souffre alors d’une vive douleur dans la poitrine comme s’il s’agissait d’une côte qu’il se serait brisé, comme si l’imposante structure verticale de l’escalier constituait son ossature, le prolongement apparent de son squelette intérieur.
C’est à cet instant que j’entends des bruits sur le palier, ouvre la porte et le voit en grande détresse, appuyé contre la balustrade ; sans qu’aucun mot ne soit prononcé, je le raccompagne chez lui.
Quelques minutes plus tard, par la fenêtre ouverte, je l’aperçois.
Les bruits de la rue couvrent un peu le son du piano. Ne me parviennent que des bribes et il est plus difficile de se laisser aller à la poésie qui s’échappe du clavier. A la distance qui me sépare de l’immeuble d’en face, je ne puis être sûr qu’il regarde dans ma direction ; peut-être que simplement il grimace en apercevant le reflet de l’horizon sur ma fenêtre, mais je crois distinguer sur son visage un sourire.

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H.D.

mai 7, 2008 · Un commentaire

Ne jamais s’y rendre en fin d’après-midi, encore moins le samedi. Pas parce qu’il y a trop de monde, mais pour éviter de croiser quelqu’un que je connais. Ça m’est déjà arrivé. Même en prenant toutes les précautions, c’est inévitable. Me suis retrouvé coincé au fond du rayon frais, à quelques mètres des rangées de lardons grossièrement emballés et des paquets de fromage râpés entassés.
Dix minutes à attendre qu’elle soit passée à la caisse. J’ai eu peur de prendre froid. Font tourner leurs rayons réfrigérés à la puissance maximum. Comme un bruit de moteur sans l’odeur de l’essence ; plutôt celle de la matière grasse, en forte densité, dans le beurre ou ses substituts, dans les pâtes fromagées, le jambon et l’ensemble des morceaux de porc reconstitué.

Pas une vraie connaissance mais l’amie d’une amie. Néanmoins, je ne tiens pas à ce qu’elle me voit acheter ces produits bon marché. Voudrais pas qu’elle pense que je suis aux abois, prêt à consommer n’importe lequel des produits bas de gamme de ce magasin. Pour le moment, mon panier ne contient qu’un gel douche. Crème lavante qu’ils appellent ça. Je ne sais pas si le prédicat est bien français, mais c’est un liquide beige, épais, contenu dans un conditionnement presque aussi grand que celui d’un litre de lait. Quand je l’applique sur ma peau, la même impression peut-être que lorsqu’on prend un bain de boue. Nécessaire ensuite d’asperger longuement tous les bords de la cabine de douche pour en détacher toutes les éclaboussures qui s’accrochent et durcissent quand elles sont sèches.

A vrai dire, tous les emballages paraissent plus grands qu’ailleurs, quand les produits ne sont pas vendus par cartons entiers. Des cartons de yaourts, le soda contenu dans des bouteilles de trois litres, cinq kilos de lessive. Les cornichons, dans leurs bocaux, semblent obèses ; les brioches et les croissants tellement gonflés que leurs enveloppes de plastique paraissent sur le point d’exploser.
Tous entreposés sur des rayons frustes ; trois planches sommairement dressées dans chaque allée ; en bas, au milieu et en haut, où il est difficile de se saisir d’un produit. Difficile de se cacher dans cet espace réduit qui sert à la fois de réserve et de magasin.

Ma chance est qu’elle ne se retourne pas. Trop occupée à faire la conversation avec un vieux qui est venu faire ses achats en chaussons et en pyjama. Vais attendre. Je comprends qu’on vienne faire ces courses ici quand on habite le quartier, mais pas quand on vient de loin. Et en voiture en plus.

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