Sans guillemet forcément. Sans guillemet parce que les mots n’appartiennent à personne. Personne ne les a prononcées, à vrai dire, ces paroles. Se développent ou plutôt se dispersent au petit bonheur la chance. Sans ordre apparent.
Des propos décousus qui disent que, dans trois mois environ, la famille s’agrandit. Petit à petit, comme elle se plait à dire, le nid s’agrandit.
Et de trois ! Un troisième, un troisième enfant ça reste une joie.
On est plus rassuré que la première fois, plus décontracté que la seconde, mais attention, ce n’est pas non plus la routine. C’est toujours une joie certes, mais c’est aussi des questionnements matériels, une nouvelle organisation pour toute la famille.
Et la maison n’est pas extensible à l’infini. Quand l’espace manque, il faut faire preuve d’imagination. On dispose de cinq chambres en tout et pour tout. Pas six, cinq.
Celle des parents avec son cabinet de toilettes, les deux chambres des garçons et une chambre d’amis.
Il est vrai qu’on ne reçoit pas très souvent. Il faut dire qu’avec les enfants ce n’est pas toujours facile.
La plupart des amis vivent dans les environs et sont, heureusement, véhiculés. Il faut croire qu’on préfère les recevoir plutôt que de se rendre chez eux.
Il y a seulement son frère qui travaille à l’étranger. Il n’a pas d’autre choix que de loger à la maison, le pauvre. De plus, ça fait plaisir aux enfants. Et il y est très attaché. C’est la seule famille qui lui reste.
Cinq chambres donc. Quatre plus la notre. Où il faut loger les deux garçons, la petite qui arrive (parce que c’est une fille !) et parfois son frère.
On a fait le tour des possibilités.
Transformer la chambre d’amis en dodo du bébé. Et conserver un lit d’adulte, un lit d’appoint, dans sa chambrette. Le pauvre chou ! Il ne lui resterait plus beaucoup de place. Pas sûr non plus que son frère soit ravi de dormir avec une poupée.
Pas question de la mettre non plus avec l’un des garçons. Surtout les premiers mois. On passerait notre temps à les réveiller. Et puis c’est une fille !
On a pensé à les mettre tous les deux ensemble. Mais ils ont déjà tendance à se chamailler. Et des adolescents…ils ont besoin d’espace.
Finalement, la meilleure solution semble de mettre le plus grand dans la chambre d’amis.
Il s’accommodera fort bien d’un grand lit et il pourra partager la chambre de son frère les quelques jours où le frère de son père nous rendra visite. Tout le monde y trouvera son compte.
Pour l’instant, c’est vrai, la déco de la chambre d’amis est un peu impersonnelle, mais il pourra l’arranger comme il voudra. Après avoir mis un bon coup de peinture, rapatrié ses affaires, tous les objets qu’il veut garder. Il devrait se débarrasser de tout ce dont il n’a plus usage, les restes de sa vie d’enfant, ces vestiges qui l’encombrent à présent. Il en sortira grandi. Peut-être même qu’il se mettra lui aussi au pinceau.
Il n’y aura pas non plus grand-chose à faire dans la chambre de son frère. Il sera bien content de récupérer les jouets que le grand ne veut plus.
C’est fou tout ce qu’ils peuvent entasser ! Ce petit nettoyage de printemps ne sera pas inutile. Leur père voudrait en profiter pour changer la moquette, mais ce n’est pas la priorité. Il y a des dépenses plus urgentes. On ne peut pas se le permettre. C’est ensemble qu’il faudra décider.
Il ne comprend pas, non il ne comprend pas que je le presse de redonner un coup de peinture dans le couloir. Ça ne le gène pas, lui, ces traces rouges et noires étalées sur le mur. Je lui répète qu’on dirait des taches de sang. Ça ne le gène pas ou alors il ne les voit pas. Heureusement que le couloir n’est pas toujours éclairé.
Il me dit que ce sont les enfants qui s’amusent à écraser les araignées. Il est vrai que j’en ai retrouvé quelques unes en faisant mon ménage.
Il me dit qu’ils frottent leurs mains sur la peinture blanche pour se débarrasser des restes de la bête, de son corps, de ses pattes. De ce qui demeure collé à la peau. Ils l’étalent sur le mur blanc…
Enfin, on voudrait surtout avoir fini la chambre de la petite avant qu’elle ne frappe à la porte. On a déjà fini de la peindre. Couleur lin. Une tonalité un peu romantique.
Et on est à la recherche de rideaux assortis. De parures de lit aussi. C’est l’avantage d’avoir une fille. Enfin ! On peut lui préparer une vraie chambre de princesse.
Il faut qu’on fasse un tour au centre commercial pour voir s’ils ont de nouveaux accessoires de déco. Enfin, on n’est pas si pressé. Et c’est bientôt les soldes. On peut encore attendre un peu.
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Monologue
novembre 11, 2009 · Un commentaire
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Constructions à la périphérie
octobre 29, 2009 · 3 commentaires
Ces lignes pourraient reprendre sur une autre route. Une route moins large, pleine de bosses et de cavités, usée par les intempéries, le travail patient du temps, mordue par les champs qui la cernent, la contraignent à se contracter.
Ces lignes pourraient se poursuivre sur des chemins moins balisés, dans des sillons plus profonds, les cicatrices que le paysage dissimule, dans les fossés menaçants qui ceinturent la route.
Ces lignes pourraient s’éloigner du centre, rejoindre la périphérie, une périphérie plus lointaine et plus proche du sol. Au ras du sol, s‘élèvent rarement au-delà de deux ou trois paliers, les blocs. Les blocs qu’on pose sans les enterrer bien profond, les blocs qu’on fabrique en amont pour qu’ils coulissent à l’intérieur de rectangles identiques, qu’on dispose à proximité les uns des autres. Les uns contre les autres, ils se mettent à l’abri, à l’abri du vent, à l’abri du froid, de la pluie, des oiseaux de passage, à l’abri de ce qu’ils ne parviennent pas à voir dans l’obscurité, à l’abri de ce qui les a éloignés jusque là.
Ces lignes pourraient à nouveau se mettre en route à l’arrière d’un bus, assis, forcément assis, pas dans un bus parisien, un autocar, un car scolaire, où les places assises ne manquent pas ; en s’éloignant du chauffeur, plutôt vers le fond, devant ou derrière deux amis. Pendant plusieurs semaines à côté de la même blonde qui parle et jure comme un garçon. Qu’il aime bien, mais qui lui fait un peu peur.
Se sont levés de bonne heure pour ne pas le rater. Après une nuit dont il ne saurait dire si elle fut brève ou longue. Les yeux en direction du mur, surtout ne pas se retourner, en direction des figures géométriques grossières qui peuplent le papier peint, surtout ne pas ouvrir les yeux, des figures mal rabibochées, usées, tachées, grattées. Puis le noir.
Au réveil, l’interprétation mécanique d’un air de Mozart. Comme chaque matin, ce qui l’irrite à la longue. Lever collectif, sortie des chambrées. Des quatre blocs, des quatre cases qui se font face, qui se prolongent vers d’autres cases, trois plus petites et une plus grandes. Dans la plus grande des plus petites, on mange en silence. Ensuite, il faut marcher un peu, sans se presser si on n’est pas en retard ; en hâtant le pas s’il reste peu de temps (parfois il s’arrête, s’il nous trouve sur le chemin, mais il ne nous attend pas) ou s’il fait froid. Quelques fois, il ne vient pas, s’il fait trop froid, si la chaussée est glissante, alors on fait le chemin à l’envers et on reste chez soi. Chacun dans sa case d’abord, les uns et les autres dans la plus grande case ensuite.
Ces lignes pourraient se retrouver au point de départ. Là où le récit a démarré, plutôt là où il s’est lentement constitué. D’abord des pensées, des idées éparses, impossibles à lier entre elles, images et phrases, morceaux de phrases que l’on reçoit ou que l’on déglutit sans le vouloir, sur les mains, à ne savoir qu’en faire. Plus tard, on les pense, plus tard on imagine, on trace des pistes, on s’organise, plus tard on déploie consciemment des lignes.
Ces lignes qui se mettent en route à ce point zéro. Pas beaucoup plus en profondeur ; il n’est pas nécessaire de creuser bien loin pour parvenir là où la chair est encore à vif, là où la terre est encore chaude. Au fond. La terre que ces lignes effleurent à présent. Les fondations.
On a fait l’acquisition d’un terrain d’un peu plus de cinq cent mètres carrés, un terrain où l’herbe a été fraîchement fauchée. À la main ou avec une machine. Le sol que l’on mètre et que l’on marque. L’implantation de la construction. Avec des piquets et de la ficelle, on tire des cordeaux, on calcule des angles droits. On se souvient du théorème de Pythagore. Qui permet de mesurer la hauteur des pyramides.
Entreprendre les fouilles. Fouiller. Creuser des fondations et rechercher les traces des civilisations anciennes. Le même mot : les fouilles. Sonder, trouer, pénétrer le sol pour bâtir une maison et retrouver le corps d’un homme mort il y a de longues années. Le même mot : les fouilles. Pas avec un couteau ni avec un pinceau, avec une pelleteuse. On Creuse le radier.
On vérifie si la surface est bien plane à l’aide d’un niveau de maçon. On s’assure de l’équilibre des vases communicants. On prévoit les bêches périphériques et la bêche centrale du mur de refend.
On pointe, on plante, on tend, on délimite, compte. On emprunte sur vingt ou trente ans.
On espace, on soustrait, on enveloppe, on isole, on protège. On est d’accord pour deux, trois ou quatre enfants.
On ferraille le radier avec des fers de huit ou dix millimètres. Qu’on dispose dans le sens de la longueur puis de la largeur. Travail minutieux, la trame. Que va-t-il se tramer ? Où sommes-nous ? Quel est ce chantier ? Quel est ce corps que l’on vient d’évoquer ?
On fait une pause, on laisse son esprit divaguer, on se demande ce qui va arriver.
On accroche, on suspend, on pose, on tire, on superpose, on tisse, on tresse, tricote, on brode.
On Coule le radier. S’assure que le béton n’est ni trop solide ni trop fluide. On le verse lentement. D’abord le mur de refend. Au milieu. Il s’agit de donner une base solide à la construction. Quand on coule le ciment. L’étale au fur et à mesure avec un râteau. On veille sans cesse au niveau. N’oublie rien au milieu de la dalle de béton. On fluidifie, on nage, on s’enfonce, on se noie, ne respire plus, on disparaît. Il faudra plus d’une heure pour rejoindre le bureau. Il faudra plus d’une heure pour revenir harassé.
Au moment de s’attaquer aux soubassements. Il faut prévoir de tuyauter l’eau, le gaz, l’électricité. Tout ce qui courre en dessous et au dessus. Tuyaux, tubes, conduits, passages, voies, boyaux, artères, canaux, chemins, couloirs, souterrains. Secrets.
On pose et on colle la première rangée de briques avec soin. Puis après chaque alignement, on vérifie régulièrement le niveau. Un jeu d’enfant à présent. On Arrange, on ajuste, on nivelle.
On pose minutieusement les linteaux. On fixe le plafond et pose les fenêtres. On installe les poutres. On peut prendre de la hauteur, peut-être ? On peut aplanir les difficultés, peut-être ?
On cloue des chevrons. Met en place les cloisons. Ferme les portes. On évite de se braquer. On recolle les morceaux.
On apprend, on s’apprivoise, on se familiarise, on forme, on joint, on plâtre, on corrige, on exerce, on élève, on dresse, on coffre, décoffre, on façonne, on plante, on rabote, on rampanne, on isole, s’isole, on domestique, on réduit, on mate, on commande, on terrasse, on abat, on broie, on démolit, on ruine. Il faudra un peu de temps pour se faire des amis.
Sanitaires et plomberie sont installés. On Carrelle. Lustré, on peut se voir dedans.
Aimes-tu ce que tu y vois ?
On efface, on cache, on dissimule, on camoufle, on excuse, s’excuse, on masque, on ment, on couvre, tuile. Ne manque que la télé, le mobilier, l’électroménager, les outils pour réfrigérer.
Le litre de lait qu’on vide dans de grands bols. Des litres de lait, des tartines de beurre, des mètres de pain, des kilos de viande, de légumes, de toutes autres choses. Dans les frigos, les congélateurs. Acheminés par coffre entiers, pleins à craquer. Il faut tenir plusieurs semaines, peut-être plus d’un mois. Des provisions pour l’hiver, des provisions pour le printemps, pour l’automne. Travail de fourmis, travail minutieux. La minutie de son père. Qui note sur un carnet toutes ses dépenses, les plus importantes comme les plus petites. Lui semble de la pingrerie. Les unes après les autres, des colonnes de chiffres. La date, l’objet et la somme dépensée. Le père. Qui ne pourra pas se tromper, qui ne paiera pas deux fois la cantine des enfants, la facture d’électricité. Il peut le voir sur son petit carnet.
Il ne tarde pas. A peine rentré du supermarché, sans même se dévêtir, va chercher son carnet dans le placard de la chambre, s’assoie dans la salle à manger et reporte la somme inscrite sur le ticket de caisse dans la dernière partie de son tableau.
Son souffle quand il expire. De prendre les choses au sérieux, d’assumer son rôle de chef de famille. Ne semble pas douter une seconde du bien-fondé de ce qu’il fait. Aligner des colonnes de chiffres, remplir les pages de son petit carnet. Pas le choix. Avec son salaire et ses nombreux enfants.
S’il oublie un achat, une somme importante, de la reporter sur son carnet, il finira par déraper. La crainte de perdre le contrôle. Un chèque oublié, un prélèvement inexpliqué, une facture inattendue. Immédiatement chercher une explication, trouver une solution. Vérifier sur les carnets rangés dans le placard de la chambre, classés par mois et par années. Combien ont-ils payé l’an dernier ? De quoi devront-ils alors se priver ?
Dans un pavillon de banlieue. Lotissement périurbain à plusieurs dizaines de kilomètres de la capitale. Maison préfabriquée choisie sur catalogue. Il lui semble se souvenir de la visite d’une maison témoin en compagnie de ses parents et de ses frères et sœurs.
Il songe alors qu’il disposera de plus d’espace, d’une chambre pour lui, d’un grand jardin. En dessiner les plans, y disposer ses rêves. Avant de s’endormir dans leur chambre commune à son frère et à lui.
Peu de temps après (une maison préfabriquée se décide vite, il suffit de disposer d’un terrain, il suffit de savoir où la mettre, une maison préfabriquée se construit vite), prendre conscience que ça ne va pas changer grand-chose.
Un appartement de banlieue déplacé sur un bout de terrain. Seulement un espace réduit autour de la maison. Pas beaucoup plus grand que le logement HLM qu’on a quitté. Sur un rectangle de boue qu’il est difficile de distinguer des champs de labour qui l’entourent.
Parce qu’il se souvient qu’il ne faisait pas beau le jour où il s’est retrouvé en famille devant la maison, les pieds dans la boue. La maison a alors l’air nue. Ils ont déjà tracé et asphalté la forme du lotissement où il va vivre. Deux minuscules places reliées sommairement l’une à l’autre ; deux cercles recouverts de maisons identiques ou presque.
La plupart ne sont alors pas construites, quelques-unes encore en chantier, parfois seulement une pancarte sur laquelle on peut lire le nom du propriétaire ou celui de l’entreprise en charge de la construction.
Une maison pas chère, mais tout de même payée sur vingt ans. Enfin débarrassés des mensualités peu de temps avant la retraite. Sur un terrain bon marché. Il n’existe pas encore d’autoroute construite à proximité. Ça viendra plus tard.
Même pas deux voies, une voie unique sur laquelle roule le car scolaire. Qui se serre lorsqu’un autre véhicule s’engage pour le croiser. Ralentit un peu, serpente quelques kilomètres dans un couloir de verdure, entre deux fossés profonds. Un bois mal entretenu, buissons, ronces, plantes grimpantes, herbes folles qui s’enroulent autour des arbres plus puissants. Qui finissent quand même par s’affaisser. Un indéfrichable fourbi qui encercle la route, interdit la fuite. Angles morts. Impossible de respirer. Jusqu’à une première clairière occupée ici où là par des bouquets d’arbres. Regroupés au milieu de champs cultivés. Qui gagnent ou perdent du terrain, difficile à dire.
L’horizon s’élargit un peu. Un château d’eau de béton brut, d’autres maisons isolées, encore un peu en chantier, sans clôture, qui restent ouvertes sur la route. Qui s’élargit un peu, fait mine de laisser un peu de place. Sur le point d’être précipité dans le fossé. Où croupit l’eau des pluies de ces derniers jours.
Une trois voies. Après un carrefour. Une route rectiligne où circulent des véhicules nombreux dans les deux sens. Surtout en sens contraire du car scolaire.
Avec son père. Ses déplacements pour aller au travail et en revenir. En voiture. Plusieurs dizaines de kilomètres, presque une centaine. Ses parents se sont décidés à vivre loin du centre. Des kilomètres à faire. Migrations pendulaires de la périphérie vers le centre, du centre vers la périphérie. Plus de sécurité et de confort, pensent-ils.

Quelque chose de mythologique. Des centaures. Le haut du corps d’un homme et les membres inférieurs d’un animal. Qui partent travailler tôt le matin, reviennent chez eux tard le soir.
Une nouvelle théorie de l’évolution. De nouveaux changements de mode de vie entraînent de nouveaux changements de morphologie.
L’homme périurbain a développé anormalement ses muscles antérieurs. Le temps et les migrations spatiales font du tuning humain. Un modèle standard modifié, transformé. Comme la forme d’une ville. Pour se singulariser, s’imposer. Sur la route, les centaures. Se sont installés à quelques dizaine de kilomètres du centre, ont construit leurs habitations, se sont reproduits. Les centaures. Les centaures arpentent les réseaux urbains. Se déplacent nombreux, par groupes entiers. Aux mêmes heures. D’un point à un autre de l’agglomération. Des points qui croissent sans logique apparente, à mesure que les meutes s’agrandissent. Se suivent et s’encastrent par milliers sur la trois voies. Les centaures. A contresens.
Une trois voies sur laquelle le car scolaire ne circule pas longtemps. Des champs. Et les silhouettes des tours de béton érigées au bout des champs. Des lignes encore mal définies, lointaines.
Ces lignes se heurtent aux clôtures. Aux clôtures devant les coffres clos des autos. Aux clôture autour des murs posés les uns à côté des autres. Aux clôtures contre les champs où les cultures se dressent.
Dans le jardin, il exécute une pantomime immobile, la même plusieurs fois chaque semaine, sans mesurer le temps qu’elle prend. Il lui arrive parfois d’avancer de quelques pas, de projeter des diagonales (sèchement ou d’un geste plus ample selon que l’herbe est haute ou fraichement tondue), de viser les angles.
A l’occasion, il déterre des vers blancs. Pas des lombrics, pas des longs qui serpentent, qu’on attrape à pleine main, les ongles recouverts de terre. Non, des brefs, des inégaux, des quarts ou des moitiés, qui ont perdu leur queue, des tuméfiés parce qu’ils ont pris des coups, qui crient et qui tonnent. Il les engouffre dans sa bouche, les aspire, les mâche, les plie, les écrase autant que c’est possible, le temps de pouvoir les recracher où il peut. S’il lui arrive d’en avaler, alors ils sont perdus et il préfère ne pas partir à leur recherche. Ils sont là où il a abandonné les autres. La décharge intérieure où ils s’entassent, ils s’accumulent à ne plus savoir qu’en faire. Jusqu’à ce que ça déborde, jusqu’à ce que ça empeste.
Ces lignes se heurtent aux clôtures au dessus des fossés creusés le long des routes. Aux clôtures par-dessus les voies des trains qui jamais ne s’arrêtent. Des clôtures qui ne sont pas bien grandes, même pas menaçantes. On pourrait les enjamber sans difficulté, s’enfoncer courageusement dans les champs, après quelques efforts et se retrouver ailleurs. Pourtant il reste là. La crainte de ne pas savoir où aller, la peur de se perdre en chemin. Que la prose se déploie, libre et inégale, sans qu’on sache où elle conduit. De s’enfoncer entre les lignes comme dans des sables mouvants. Recouvert de multiple couches de boue, d’argile et de mots.
Ces lignes se heurtent aux clôtures autour des édifices qui brulent. Aux clôtures éventrées par les phrases qui tranchent.
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ZOOS
septembre 9, 2009 · Un commentaire
- Quelle heure est-il ?
- Presque quinze heures.
- On est où ?
- Porte Dorée. De chaque côté, à droite et à gauche, ce sont les maréchaux. Ce sont des boulevards qui font le tour complet de paris et on les appelle ainsi parce qu’ils portent tous des noms de maréchaux de l’Empire.
- L’Empire ?
- Le premier. Napoléon, Bonaparte. Derrière, c’est l’avenue Daumesnil.
- On pourra manger au Macdo après ?
- On verra.
- Et cette place, c’est quoi ?
- Je ne sais pas comment elle s’appelle…on va monter dans cette direction.
- Pourquoi ont-ils planté tous ces palmiers ? C’est ridicule.
- Un peu, c’est vrai. Sans doute pour assortir la place avec le Palais situé plus haut.
- Quel palais ?
- L’imposant bâtiment que tu vois là-bas. Il date des années trente et il a été inauguré pour l’exposition coloniale de 1931. Tu sais ce que c’est une exposition coloniale ?
- Oui, c’était comme une grande foire dans Paris pendant laquelle on reconstituait la vie dans les colonies françaises d’Afrique et d’Asie. En classe, on l’a étudié. Il parait même qu’il y avait des zoos humains.
- C’est vrai. Leur dessein était de montrer au public parisien tout le bénéfice qu’on tirait de la politique de colonisation. Et, au-delà de son aspect spectaculaire, l’exposition étalait surtout l’ensemble des ressources matérielles, des produits, des matières premières que les colons français extorquaient à leurs colonies. Regarde la façade du palais de ce côté. Qu’est-ce que tu lis ici ?
- Coton, cacao, cobalt.
- Un exemple de ce qu’on ramenait des colonies. Et là ?
- Conakry, Abidjan, Alger…
- Des ports où transitaient les échanges entre la France et ses colonies.
- C’est beau…je vais prendre une photo.
- Tu as amené ton appareil numérique ? Tu sais, tu trouverais sur le net toutes les images dont tu as besoin. Récentes ou anciennes. Y compris des photographies du temps de l’exposition coloniale.
- On avait déjà inventé la photographie ?
- La photographie existe depuis le milieu du 19ème siècle.
- Ce sont des preuves. Des preuves qui certifie que ces expositions ont bien eu lieu. Les zoos humains aussi.
- En l’occurrence, ce sont surtout des cartes postales. Que les visiteurs devaient envoyer à leurs cousins de province pour leur montrer ce qu’ils avaient découvert lors de leur visite de la capitale. Ces images ne nous disent rien de la manière dont les visiteurs recevaient ce spectacle à l’époque. Probablement que ce que tu appelles les zoos humains n’avaient rien de scandaleux pour eux. Tout ça, les images ne nous le montrent pas. Au mieux, elles confirment ce qu’on peut lire dans les récits, les témoignages de cette époque. Quant aux images numériques que tu veux réaliser avec ton appareil, elles ont peut-être encore moins, ou pas plus, valeur de preuves que les photos qu’on prenait à l’époque. Ce ne sont que des suites numériques, des 1 et des 0, en fait un fichier informatique comme un autre. Et quand tu l’ouvres, sur l’écran de ton ordinateur, tu vois parfois l’image se reconstituer, flou puis plus nette. C’est seulement à ce moment que tu peux voir à l’œil nu la vraie nature de cette image. Les pixels. Une image de ce type, elle ne t’apprendra rien du bâtiment qui se trouve dans ton viseur. Pas plus des rochers qu’on aperçoit là-bas.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Le zoo de Vincennes. On t’y a emmené lorsque tu étais plus petite. A plusieurs reprises. Ce qu’on voit entre les arbres, c’est probablement le rocher des singes. L’entrée est de ce côté et ce sont les singes qu’on visite en premier. Ou celui qui surplombe le plateau des fauves…je ne sais plus. Des fauves qu’on peut apercevoir sans être gêné par des grilles ou des barreaux. Parce qu’ils sont séparés du public par de profonds fossés. C’était nouveau pour l’époque. Les premiers visiteurs devaient être impressionnés. S’ils ne dormaient pas comme je les ai souvent vus le faire.
- Ils l’ont aussi ouvert pour l’exposition universelle ?
- Oui. Enfin, il y avait d’abord un zoo provisoire qu’ils ont construit en dur par la suite. Quand j’étais enfant, on m’a raconté que mon grand-père avait participé à la construction du zoo. Je n’ai jamais su si c’était vrai.
- Il construisait quoi ?
- Le Grand rocher qu’on aperçoit au dessus des arbres. C’est du béton, cinq centimètres coulé sur des treillis métalliques, du béton armé. Recouvert d’une peinture gris-vert. Avec des irrégularités, des bosses qui donnent l’illusion d’un vrai rocher. Autrefois, on voyait des mouflons l’escalader.
- Là haut ?
- Oui. Petit, ce paysage…les animaux, cette montagne dont je n’apercevais pas le sommet…tout cela m’impressionnait. Quelque chose d’exotique, de sauvage. Impossible à imaginer aux portes de Paris. Ça ressemblait aux images en noir et blanc des films de Tarzan. Ceux avec Johnny Weissmuller. Tournés à la même époque que l’exposition coloniale. Le même décor, factice et mystérieux, que les explorateurs blancs escaladent avec leurs porteurs indigènes. C’est ainsi qu’on devait imaginer la vie primitive. Dans les années Trente. Des années durant lesquelles de nombreux jardins zoologiques voient le jour. Partout en Europe. Partout en Europe, ils accompagnent l’essor des empires coloniaux. Derrière les murs, derrière les grilles se jouent leur représentation. Des échantillons de l’aventure coloniale. Comme autant de trophées. Capturés, transportés puis enfermés, rangés par espèces, étiquetés et montrés.

- Depuis les années trente, le zoo n’a pas changé ?
- Probablement que non. Pas plus que d’autres zoos en Europe. Celui de Dudley par exemple, à l’ouest de l’Angleterre. Edifié en 1935 d’après les plans de Berthold Lubetkin. Un architecte d’origine russe initié au constructivisme et déjà le concepteur de plusieurs pavillons du zoo de Londres. Des angles, des courbes, des formes simples et épurées qui ne doivent pas interférer entre les fauves et le public. Des ouvriers des Midlands et leurs familles venus se divertir le dimanche. Richard Billingham, lui-même originaire de Dudley, a photographié ces enclos de béton. Presque vides. Sans mettre en valeur le spectacle des pensionnaires du jardin zoologique. Qu’on n’aperçoit pas, ou de loin. Ne reste que les hauts murs, les murs épais et les grilles, l’ensemble du dispositif de contrôle et d’enfermement. Nu et sinistre.
Ce zoo, Richard Billingham le visitait enfant. Avec sa mère une fois par an. Qui prenait en photo le spectacle des animaux prisonniers derrière leurs enclos. Des clichés naïfs, pensera-t-il plus tard. Clichés qu’il prendra à son tour du corps tatoué de sa mère, du corps de son père, usé et imbibé par l’alcool, des traces de seringues sur le corps de son frère. « Ray’s a laugh ». Manière peut-être de communiquer avec eux, manière aussi de dire d’où il vient. Plus simple d’en garder une image, plus simple de le dire avec des images. Avec des mots, c’est plus difficile, difficile de transmettre. Les secrets intimes, les secrets de famille, plus que les savoirs.
Ce dialogue, il n’a peut-être jamais eu lieu, ou alors il s’y est dit moins de choses, ou pas comme ça. Les conventions du dialogue. Conventions et artifices. Qu’il s’agit aussi de mettre en lumière. Le décor du dialogue et du zoo.
- Il est en mauvais état ton décor. Regarde ce rocher éventré.
- C’est vrai. On voit l’armature sur laquelle on a coulé le béton. L’envers du décor.
- Le zoo est fermé ?
- Pour travaux. Pas sûr qu’il rouvre un jour. Des morceaux de rochers se détachaient à certains endroits. Il y avait danger. Ils ont été dans l’obligation de fermer.
- Et les animaux…les singes, les lions, les éléphants, ils les ont mis où ?
- Je ne sais pas. S’ils étaient encore là, je pense qu’on les entendrait. Les singes au moins. Je ne sais où ils ont bien pu les mettre.
- C’est marrant, on sent encore leur odeur.
- Une odeur tenace, oui. Ce sont peut être leurs tanières, les rochers qui ont conservé leurs odeurs.
- Ah, il y des rats qui passent à travers la grille.
- Voilà au moins des fauves qu’ils n’ont pas évacués…Nous voilà arrivés à l’autre entrée.
- Qu’est-ce qu’on voit là-bas ?
- C’est la grande volière. Derrière le Grand rocher.
- Je vois quelque chose qui bouge à l’intérieur.
- En effet, on dirait un vautour. En voilà un qui est toujours là.
- Il y en a deux autres. Ici et là.
- Je les vois. Raides sur leurs pattes. Sinistres bestioles. Dans les films, voir voler un ou plusieurs de ces oiseaux est un mauvais présage. Qui annonce une mort imminente. La victime ne le sait pas, mais pour le charognard il est déjà mort.
J’ignore pourquoi, mais cela me fait penser à des images d’une performance de Joseph Beuys. I like America an America likes me. A New-York en 1974. La même année, la Guerre du Vietnam prend fin. On le voit prisonnier de la même cage qu’un coyote. Il lit le journal, le Wall Street Journal, sur lequel ensuite l’animal urine. Il se cache sous une couverture avec sa canne qui dépasse. Ressemble lui-même à un animal. Un animal étrange. Qui joue avec le coyote. Leurs jeux, leurs déplacements dans la cage. Beuys était pilote de la Luftwaffe sur le front russe pendant la Seconde Guerre Mondiale et s’est écrasé en Crimée. Il raconte qu’il aurait été recueilli par des tatares et soigné par un chamane. Avec du miel, de la graisse animale et recouvert dans d’épaisses couvertures de feutre. Après, il n’a cessé de jouer le rôle de la conscience de l’Occident. A mettre en lumière toute la violence cachée. Les preuves de notre bestialité dans l’histoire. Il racontait être né à Clèves, j’ignore pourquoi. Il était né à Krefeld, en Rhénanie. Il y a un zoo connu à Krefeld.
Joseph Beuys- I like america and america likes me from zazie on Vimeo.
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Scène
septembre 3, 2009 · 4 commentaires

Photo : David Delaporte/ Cimade
- Depuis quand êtes-vous là ?
- Quatre jours.
- Non. Je veux dire…depuis combien de temps vivez-vous en France ?
- Depuis 2002.
- Ça fait six ans…
- Six ans, oui.
- En région parisienne ?
- Dans le Vaucluse puis à Paris.
- Vous avez un travail ?
- Oui.
- Lequel ?
- Aide-soignante dans une maison de retraite.
- Depuis combien de temps ?
- Deux ans et demi.
- Et votre employeur ne vous a jamais réclamé de papiers ? une pièce d’identité ? un titre de séjour ?
- Non, pas la peine. Parce que je travaille pendant une semaine ou deux à la place de celle qui est malade. Puis je m’en vais.
- Vous faites des remplacements…
- Des remplacements, oui.
- Ça suffit pour subvenir à vos besoins ?
- Ça suffit, oui.
- Vous avez un mari, des enfants ?
- Non. Pas de mari, pas d’enfant.
- Où vivez-vous ?
- A Sevran.
- Dans un appartement ?
- Une femme, une femme que j’ai rencontrée à mon travail, elle me loue une chambre.
- Elle vient du Maroc comme vous ?
- Oui, elle vient du Maroc, mais moi je ne viens pas du Maroc, moi je viens d’Algérie.
- Excusez-moi.
- Ce n’est pas grave.
- C’est beau l’Algérie. Les bougainvilliers devant les façades blanches, les terrasses à ciel ouvert…
- Dans mon pays, il n’ ya pas de bougainvilliers ni de palmiers ; les murs sont ocres comme la terre l’est, ocre ; et il n’y a pas non plus de terrasses, mais des toits. C’est la montagne et l’hiver il neige.
- C’est vrai que l’Algérie est un vaste pays. De quelle région venez-vous ?
- Je viens du village de Had Chekala. C’est un douar, un petit village d’une dizaine de mechtas. A quelques kilomètres d’Ammi Moussa. Dans la montagne, l’Ouarsenis.
- C’est très loin d’Alger ?
- Oui, c’est très loin. C’est au sud-ouest d’Alger. Presqu’à mi-chemin entre Alger et Oran. Dans la région de Relizane. A la limite des wilayas de Relizane, Tissemsilt et Chlef. C’est dans la montagne. Il n’y a pas l’électricité, pas le téléphone. Pas de route non plus.
- La vie était très difficile ?
- Très difficile, oui. L’hiver, il fait très froid ; l’été, très chaud. Mais on a l’habitude de vivre ainsi. On élève quelques bêtes, des moutons, des poulets ; on cultive un peu de légumes…qu’on partage avec la famille. Mais c’est plus difficile aujourd’hui. Les jeunes abandonnent le village et vont chercher du travail en ville. A Relizane, à Chlef, à Mostaganem.
- C’est pour ça que vous êtes partie vous aussi ?
- Non, c’est pas pour ça.
- Pourquoi alors ?
- Parce que ça a tapé.
- Comment ?
- Ça a tapé.
- Je ne comprends pas.
- Ça a tapé. Ils les ont tous massacrés.
- De quoi parlez-vous ? Qui a massacré qui ?
- Ma mère, mon père, mes frères, mes cousins, des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants on été massacrés. On parle toujours de Benthala en France, mais des massacres comme celui de Benthala en Algérie, il y en a eu des dizaines, peut-être des centaines. A Sidi Maâmar, à kherarba, à Ouled Sahnine, à Ouled Tayeb, Meknassa et à Souk El Had. A Souk El Had en même temps qu’à Had Chekala. Les mêmes assassins…qu’on peut suivre à la trace. Plus d’un millier de cadavres abandonnés dans leurs maisons, couchés dans la neige, dans les bois voisins, enterrés qu’à moitié. Des membres à découvert, des membres éparpillés de corps morcelés, décapités, ce qu’il en reste jeté aux chiens, aux vautours, aux charognards.
- Je suis désolé. Qui peut-être l’auteur d’horreurs pareilles ?
- Au début, on les connaissait les partisans. Des islamistes. Parmi eux, il y avait des jeunes du village, des jeunes qu’on avait vu grandir, qui n’étaient pas allé très longtemps à l’école et qui ne trouvaient pas de travail. Ils n’étaient pas bien méchants, revenaient de temps en temps à leur mechta. On leur donnait à manger et à boire. Et ils retournaient se cacher… Mais ceux qui sont venus cet hiver, on ne les avait jamais vu, ils n’étaient pas de la région. Plutôt des alentours d’Alger. Sont passés par Blida, Médéa, Tiaret. Sur la carte, on peut mettre un point sur le lieu de chacun de leurs massacres puis tracer un trait qui montre leur progression. Des centaines de kilomètres, dans la montagne. L’Atlas. Pas le grand, le petit. Des centaines de kilomètres. Ils ont pris leur temps pour arriver jusque là. Ca a commencé quand ? En 1994 ? En 1996 ? Je ne sais plus… Deux ans ! Ils ont peut-être mis deux ans. Est-ce que c’est sûr que c’était les mêmes ? Parce qu’on n’avait jamais vu leur tête avant ? Des morts, il y en avait déjà eu…assassinés parce qu’ils avaient trahi, mais des villages entiers, rasés, brulés. Non, ce sont probablement les mêmes qui ont essaimé et massacré dans tous le pays. On a dit qu’ils viendraient d’Afghanistan. Des vêtements afghans, des chapeaux afghans, ils en portaient. Non, ils n’étaient pas du pays ceux qui ont fait ça. Venaient de loin, venaient de très loin…ont pris leur temps pour arriver cet hiver là…
- C’est arrivé pendant l’hiver ?
- C’est le début du Ramadhan. Ce devrait être une joie, pas une peine. La nouvelle lune est apparue depuis trois ou quatre jours. Ce devrait être une joie. L’hiver, les journées sont plus courtes et le jeûne moins difficile à supporter. Ce devrait être une joie de le rompre à la nuit tombée, pas une crainte. A la radio, les nouvelles ne sont pas bonnes. On localise les villages qu’ils ont abattus, on soupçonne les pistes qu’ils ont croisées, les forêts qu’ils ont traversées. On espère ne pas se trouver sur leur route. Ce devrait être une joie, ce devrait être une joie de se rendre chez un frère, chez une sœur, à pas feutrés sur le mince tapis de neige. Depuis quelques jours, il neige. Depuis près d’une semaine, on guette les bruits inhabituels : le moteur d’un véhicule qui semble s’approcher du village, des voix sur l’autre versant, le crépitement de ce qu’on croit être une arme automatique. Il y a trois jours, une voisine a reconnu avec certitude les empreintes de chaussures militaires. C’est peut-être une patrouille qui les poursuit. Qui les obligera à rebrousser chemin. Ce devrait être une joie de progresser dans l’obscurité, en tâtonnant, à la lumière d’un flambeau. Ce devrait être une joie…
- Ils se prétendent musulmans modèles, mais ils profanent tout ce que le Ramadhan a de sacré en se rendant coupables des pires crimes.
- Une trentaine, peut-être une cinquantaine. Qui se dispersent dans le village. En tenue de combat, en civil, une troupe hétéroclite : des barbus, vêtements mal assortis, comme un costume qu’ils auraient enfilé avant de venir ; des visages dissimulés derrière des cagoules ; des costauds muni d’armes blanches, de plus fluets, armes automatiques en mains. Font sauter les portes une à une. A coup de bombonnes de gaz. Et poursuivent leur progression. Impossible de se défendre, illusoire de fuir. Se barricader chez soi en sachant pertinemment que ça ne les empêchera pas d’entrer. Parce qu’ils ont faim. Ils ont faim, alors on leur donne à manger. Jusqu’à ce qu’ils n’en peuvent plus. A peine rassasiés, ils remercient leurs hôtes puis les massacrent tous sans exception. Vieillards et enfants. Derrière les murs. Derrière les murs, on entend les cris de ceux qu’ils égorgent et les pleurs de ceux qui savent que bientôt ce sera leur tour. Presque la nuit entière.
Enfin, le silence. Il fait froid, mais le silence me réchauffe un peu. Le soleil point sur la crête. Pas assez pour faire fondre la neige. Pas assez pour creuser la terre et enterrer les corps. Pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, les corps demeureront là où ils les ont laissés. Pendant plusieurs semaines, ils vont se décomposer et se mélanger à la neige, à la boue, ingérés et déglutis par des milliers de bactéries et d’autres micro-organismes. Dont l’activité est invisible à l’œil nu. Pendant plusieurs semaines, j’entendrai le bruit silencieux de leur travail implacable. Pendant plusieurs semaines, anéantie.
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Trois gares (3)
juillet 15, 2009 · 3 commentaires
Quarante-cinq minutes. Plus d’une heure, jusqu’à une heure et demi aux heures de pointe. Quand la circulation est plus dense, au niveau de l’avenue Secrétan ou au milieu de la rue Lafayette. Le temps que met le 26 pour parcourir l’ensemble de la ligne. Qui peut sembler plus longue ou plus courte. Une demi heure pas plus, de là où il est monté dans le bus. Une demi-heure pour parvenir dans une rue parisienne pas plus large qu’une autre. La rue Saint-Lazare. A la recherche de la gare du même nom. Peut-être derrière les palissades d’un chantier. Un drapeau tricolore sur une façade de pierre fraichement ravalée. Comme celle d’une mairie d’arrondissement. Pas une façade complète, un fragment. Qui surgit à droite d’une bâtisse qui l’occulte. Gravé sur la façade : Hôtel Concorde Saint-Lazare. Entre les deux, une ruelle sombre et une passerelle. Entre la gare et l’hôtel, un passage de verre retenu par une dentelle d‘acier ou de fonte.

Construite pour l’exposition universelle de 1889, comme la tour Eiffel. Pour le compte de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest. Comme l’hôtel Terminus (comme il se nomme alors) qu’il relie à la gare. Les passagers en provenance de la Normandie, les plus aisés, sont conduits par les bagagistes en livrée vers le hall de l’hôtel. Par cette membrane étanche. Plutôt que de prendre le risque d’emprunter la rue. Traversent le hall de l’hôtel sous les lustres illuminés, caressent du regard les colonnettes cuivrées et les fauteuils mordorés, se regardent dans les nombreux miroirs qui ornent les murs et leur renvoient leur image. Gagnent leur lit quelques mètres plus haut, dans l’une des deux-cent vingt-six chambres ou dans l’une des trente-neuf suites. De la plus grande, la suite George Washington, ils peuvent admirer le « spectacle des toits de paris », ceux du palais Garnier en particulier. Ils sont confinés là, au cœur de la ville ; les bruits et les odeurs qui émanent du trottoir ne les atteignent pas.
A l’autre extrémité de la ruelle, de la rue intérieure comme on la nomme, il parvient devant une façade parfaitement identique à celle qui se trouve de l’autre côté. Sur laquelle une inscription confirme qu’il s’agit bien de la gare Saint-Lazare. Il grimpe un escalier, se retrouve dans un hall qui semble désaffecté et grimpe à nouveau jusqu’aux quais.
Trois verrières juxtaposées. Qui se sont peut-être ajoutées l’une à l’autre au gré du développement de la gare.
Simple « embarcadère » de la ligne Paris-saint Germain, à proximité de la place de l’Europe, la gare se déplace rue de Stockholm avant de parvenir rue Saint Lazare, est considérablement agrandie et inaugurée en grande pompe, comme s’il s’agissait d’une œuvre nouvelle, en 1867 par Napoléon III, puis rénové en 1936.
Sous l’unique verrière, le peintre Claude Monet s’est installé au centre de l’unique quai de bout de ligne. Il a réclamé au directeur de la Compagnie des Chemins de Fer de l’Ouest qu’on retarde le train de Rouen pour profiter de la lumière qui est plus belle à cet instant. Encouragé les cheminots à faire fumer leurs machines le plus possible à l’arrêt et fait évacuer les quais des passagers ou des curieux encombrants. A ses pieds, deux toiles déjà achevées.

Dans une voiture à cheval qui remonte le rue de l’Arcade jusqu’à la gare. Un jeune garçon et sa grand-mère qui ont embarqué un peu plus bas. 9, boulevard Malesherbes. Remontent cette rue étroite sans prêter attention à l’hôtel Marigny. Racheté par le valet de chambre du prince Radziwill pour en faire une maison de rendez-vous pour homosexuels, le « temple de l’impudeur ». Dans ses chambres seront surpris, par une descente nocturne de la police, des jeunes hommes en compagnie d’autres plus âgés. L’un d’entre eux, interpelé dans le salon, une coupe de champagne à la main, se retrouve fiché : « Marcel, Proust, 46 ans, rentier ».
Quelques mètres plus haut, un chanteur à la mode, Carlos Gardel, d’origine uruguayenne, argentine ou française on ne sait pas très bien, gratte sa guitare à la recherche d’une mélodie en battant le rythme de son pied gauche.
Le jeune garçon ne manque pas d’apercevoir, au croisement avec la rue des Mathurins, une grande horloge et le plan du Transsibérien. Paris, Bruxelles, Berlin, Varsovie, Moscou et, à partir de la gare de Laroslavskaïa, des noms qui le font rêver : Serguiev Possad, Aleksandrov, Iaroslavl et des coupoles aux bulbes étoilés, Perm, Tioumen, Omsk, Taïga, la forêt boréale, Krasnoïarsk, Irkoutsk et le lac Baïkal, le fleuve Amour, la frontière chinoise et Vladivostok. Il se souvient que Michel Strogoff, dans le roman que Jules Verne a écrit à l’occasion de la visite du Tsar à Paris, met trois mois pour atteindre Irkoutsk et prévenir le frère du tsar, alors qu’en train on met moins d’une semaine pour parcourir plus de cinq milles kilomètres.
Dans le sillage des bagagistes, l’ascension jusqu’au quai. Préparatifs du voyage. Préoccupé par les bagages, la grand-mère perd de vue le jeune garçon quelques instants. Le va et vient du personnel de la gare et l’empressement des voyageurs qui embarquent. Dans la fumée des machines, il y a de quoi perdre ses repères. Il n’est pas bien loin, lit consciencieusement les noms des villes dans lesquelles le train doit s’arrêter : Bayeux, Coutances, Vitré, Questembert, Pontorson, Balbec, Lannion, Lamballe, Pont-Aven, Quimperlé. Il est dans l’incapacité de choisir le nom qu’il préfère, l’incapacité « d’en sacrifier aucun ».
De Paris-Saint Lazare à Saint Germain. Premier train de banlieue. La gare Saint Lazare est principalement destinée au trafic régional. Vers l’ouest et le nord-ouest de Paris.
Alignés sur l’écran de trente centimètres. Le même en tête de chaque quai. En caractères blanc sur fond noir : une liste. Il lit. Les noms des villes que dessert le Train Express Régional. Asnières, Bois-Colombes, Argenteuil. Expulsés du centre de Paris par les grands travaux haussmanniens, ouvriers, artisans, petits commerçants s’installent en proche banlieue, fuient également les mauvaises conditions d’hygiène des faubourgs. Cormeilles-en-Parisis, Conflans-Sainte-Honorine, Saint-Ouen-l’Aumône, Pontoise. En banlieue, les populations s’entassent, les villes s’élèvent ; les plus aisés, petits cadres, employés s’endettent pour s’éloigner toujours plus loin du centre. Comme les lignes se prolongent. Osny, Boissery-l’Aillery, Courcelles-sur-Viosne, Santeuil.
En direction de la Normandie. Le jeune garçon se soucie peu des paysages de la campagne qu’ils traversent. Absorbé par sa lecture. Avant le départ, il ne s’est préoccupé que de cela. Etre assuré de ne pas en manquer. Le Capitaine Fracasse, l’Ile au trésor, Dickens. Balzac qu’il a glissé au fond de la valise qu’avait préparée la femme de chambre en veillant à ce que sa mère ne le remarque pas. Le voyage est encore long ; il peut prolonger sa lecture aussi longtemps qu’il le souhaite et sans le risque d’être puni. Rien ne l’obligera à fermer son livre. Pas même sa grand-mère quand elle prend le soin de réajuster sa tenue de peur qu’il ne prenne froid.

De froid. Pas de risque qu’il en souffre. Dans ce wagon surchauffé et enfumé. Dernier train. En semaine. 22 H 30 ou 23 H. Dernier train en direction de Montereau. Plus une place disponible, quelques hommes debout, d’autres à moitié endormis sur des cartons ou une mallette. Déplacements pendulaires dans des coques de métal. Petits wagons gris remplis d’hommes et de femmes presque éteints. Comme d’autres, il lit ou tentent quelques vers que la voie secoue. Dans l’obscurité, quitter la ville sans qu’elle s’en aperçoive. Au fond d’une tranchée invisible, une trajectoire incisée derrière des hauts murs. La lumières des premières gares désertes que le train franchit sans s’arrêter. Son œil se laisse distraire par les enseignes des centres commerciaux. Les lumineuses traces de vie sur des façades de béton ou les phares des autos qui cherchent leur chemin. Melun, Bois-le-Roi, Fontainebleau-Avon. Des percées dans la forêt. Des regroupements d’habitations, au plus près les unes des autres. D’autos sous la lueur fragile des réverbères. De familles autour des écrans de télévision. Moret-Veneux-les-Sablons, Montereau. En bout de course, le wagon qui s’éteint. Dans le parking presque désert, des murmures à l’intérieur des autos. Qui s’enfoncent dans les bois, se terrent derrière leurs clôtures et se calfeutrent sous leurs draps.
Le jeune garçon qui a grandi. Mesure le temps qui s’est écoulé depuis qu’il prenait le train avec sa grand-mère. Le train comme un livre qui s’ouvre ou se referme. Sur la ligne, des personnages qui entrent ou qui sortent. Ceux qui ont changé ou vieilli, ceux qui ne retiennent plus l’attention. Le petit train des relations humaines, des choix ou des obligations. Ceux qui disparaissent. Sa grand-mère ou sa mère. Sur la ligne, retenir les êtres aimés. Des mots, des phrases comme autant de stèles dispersées sur le chemin. Invisibles pour les regards qui s’égarent sur la plaine. Les machines à vapeur, qui ne supportent pas les rampes, suivent le fond des vallées. Un voyage pas forcément rectiligne. Pas seulement le déplacement d’un lieu à un autre, mais celui d’un moment à un autre. A présent, les trains sont plus rapides, les phrases plus brèves.
Qui finissent par se rejoindre, s’assembler, faire sens. Comme un gant qu’on enfile, qui glisse sous la ville pour la prendre en main. RER A, B, C, D qui prennent en charge l’essentiel du transport en Ile de France. De Saint-Germain-en-Laye jusqu’à Marne-la-Vallée, de Saint-Rémy-Lès-Chevreuse à Mitry-Claye. Réseau d’artères qui alimentent l’agglomération ; de tunnels, de couloirs, d’escaliers mécaniques, en flux continu. Vue du dessus, leur cheminement, leur progression, leur expansion, leurs excroissances. Des passages, des paragraphes. Groupements, assemblages de la Recherche du temps perdu. D’une banlieue à une autre, des lectures et écritures nomades. De Melun à Orry-la-Ville. D’un bout à l’autre de la ligne. Ecrire sur les voies, sur les vitres, sur les affiches, sur les façades des cités. Avec le temps suspendu. Qui déborde des lignes.

Il existe une multitude de manières de se rendre au même endroit. En observant le panneau du réseau Est-Ile-de-France. Une forme arborescente. Quelque chose qui ressemble à un arbre généalogique. Le tableau d’une descendance, nombreuse et lointaine. A-t-il vraiment envie d’aller si loin ? Il n’a pas cherché à les retenir quand ils se sont éloignés. Mais n’est-ce pas finalement lui qui s’est éloigné ? Des allers et des retours puis plus de retour du tout, ou de plus en plus rarement. Dans un wagon qui ressemble aux wagons gris qu’il prenait autrefois. Repeint de couleurs vives et agrémentés de sièges plus confortable. Plus silencieux aussi. Qui lui donne l’air de ne pas avancer, de progresser plus lentement, de ne pas s’extraire brutalement de la ville. Paris-Est, Gretz-Armainvilliers, Verneuil-l’Etang. Il n’est pas dupe de ce semblant de continuité. Connait les frontières invisibles sur le parcours. Sait qu’à mesure qu’ils s’éloignent du centre, les regards et les mots ne sont plus les mêmes. Sur le chemin, des ponts qui semblent avoir été construits à la hâte, des châteaux d’eau, des clochers. A quelques centaines de mètres des voies. Plus loin, des bouquets d’arbres, certains plus fournis, qui ferment l’horizon. Sans en avoir l’air, le train progresse rapidement. Mormant, Nangis, Longueville. A l’approche d’un bourg, des murs blancs et neufs : une zone d’activité, des entrepôts, un supermarché. La veille, ils ont sans doute rempli un ou deux caddies, des vivres pour le mois. Quand il arrivera, ils ouvriront le congélateur, en sortiront un poisson ou du gibier. Qui aura le temps de cuire pour le déjeuner. Boiront quelques verres dès son arrivée pour que les mots viennent plus facilement. Sans vraiment s’y intéresser, il demandera des nouvelles des uns et des autres. Se gardera bien de connaitre leurs souffrances. Ils riront.
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Trois gares (2)
juillet 2, 2009 · Laisser un commentaire

Pour les architectes, il existe deux espèces de gares : les gares de passage et les gares de bout de ligne ou de terminus. Les grandes gares parisiennes sont des gares de bout de ligne. Avec de larges façades ouvertes vers la ville. En représentation.
C’est la partie visible de la gare, celle que les passants minuscules contemplent avec déférence, les passants de l’avenue de Denain, ceux qui rangent leurs véhicules à cheval ou automobiles timidement dans la rue de Dunkerque. À l’ombre des arbres alignés sur les deux paires de colonnes corinthiennes qui semblent border un imposant arc de triomphe. Celui de la gare du Nord. Monumental.
C’est la partie avantageuse de la gare, son visage découvert, destiné à séduire les citadins nouveaux ou anciens. Sans trop les déboussoler non plus. Un assemblage de blocs de pierre massifs, rassurants, qui dit aux acteurs du commerce en pleine expansion, à la petite bourgeoisie, à l’ouvrier des faubourgs voisins que ces « cathédrales de l’humanité nouvelle » s’inscrivent dans la durée.
L’œuvre des architectes. La compagnie des chemins de fer du nord, la compagnie fondée par le banquier James de Rothschild en compagnie de jean-Henri Hottinguer et Edward Blount, en 1845, a confié l’ouvrage à Jacques Ignace Hittorf. Surnommé le « prussien » par ses ennemis, Hittorf est un architecte d’origine allemande et, comme Offenbach, il vient de Cologne. Pour servir l’Empereur. Comme Offenbach, un homme de spectacle. Bâtisseur entre autres de la rotonde des Panoramas devenu le Palais des glaces puis le théâtre J.-L. Barrault et du cirque Napoléon devenu le cirque d’Hiver. Un bâtisseur de spectacles. Des décors de spectacle.
Autour des grandes orgues du vaste tympan central, les imposantes colonnes ioniennes, en trompe-l’œil, plastronnent. Célèbrent le triomphe des ingénieurs, des entrepreneurs du nouvel empire. Quelque chose de babylonien. « Où se déplace la religion du siècle ». Quelque chose d’hollywoodien. Pas moins de vingt-trois statues ornent la façade. Drapées, hiératiques, vingt-trois cariatides qui représentent les villes desservies par la Compagnie. La Compagnie des Chemins de fer du Nord, gravée dans la pierre. Sculptées dans la pierre, les plus grandes allégories féminines, les plus majestueuses, celles qui surplombent l’édifice, figurent Paris et les principales destinations étrangères que dessert la Compagnie : Londres, Bruxelles, Amsterdam, Berlin, Vienne, Varsovie, Francfort et Cologne.
Drapées selon le modèle gréco-romain. Peut-être un peu moins figées, peut-être un peu plus légères que leurs modèles. Après l’étude approfondie des temples de Sicile. Les campagnes de fouilles archéologiques qui précèdent les chantiers d’avenir. Des profondeurs, vestiges grecs, romains, egyptiens et assyriens émergent. L’Egyptomanie côtoie le néogothique. Hittorf fait ériger, sur la place de la Concorde, l’obélisque de Louxor et Viollet-le-Duc restaure Notre Dame.
L’architecte est aussi un archéologue. Qui copie « la poutrelle métallique sur la colonne pompéienne »[1]. Pas un archéologue qui dévoile, éclaire, mais un archéologue qui dissimule, qui enfouit sous un amas de hiéroglyphes. Pour cacher la machine fumante au cœur des villes, à proximité des immeubles d’habitation. Dans l’œuvre commune qu’ils réalisent avec les ingénieurs des Ponts et Chaussées, les architectes sont ceux qui sont en charge de donner du connu au public, de renvoyer au « passé immémorial »[2].
Sous l’œil complice du citadin, ils mixent les styles. Collages aux coutures parfois apparentes. Fatras. Erigent des bâtisses qui ressemblent à la boutique d’un brocanteur. Pleines de résidus du passé, empilés sans aucune hiérarchie. Eclectiques. Comme Victor Cousin, le philosophe du bon sens, qui défend l’éclectisme, l’éclectisme philosophique. Il s’agit d’emprunter à toutes les pensées, tous les systèmes du passé, de concilier tous les styles sans avoir à trancher. Seulement les collectionner et les ranger dans la vitrine d’un musée.
Charlatans et architectes. Qui croient être à l’abri des bouleversements du jour. Qu’il suffit de revêtir la gare d’un déguisement, camoufler son vrai visage sous un masque. Un « masque historicisant »[3]. Qui recouvre les entrailles de la gare sous son ossature métallique. La nef centrale, large de soixante-quatorze mètres, appuyée sur des colonnes de fonte à section carrée sous laquelle soufflent les machines. Il y a comme un paradoxe entre l’irruption ou l’invention de la gare, les matériaux que, par nécessité, on utilise pour la bâtir et le traitement architectural de la façade. Lorsqu’on se trouve à l’extérieur, impossible de soupçonner ce qui se trame à l’intérieur. Pas la moindre trace, que l’architecte s’est minutieusement appliqué à effacer, pas le moindre indice oublié sur la façade.
Après être descendu du 26. Dont l’arrêt se situe à quelques mètres de l’entrée de la gare. Sous la façade. La façade qu’il ne voit pas. Même en reculant un peu pour mieux l’apercevoir, même en se positionnant sur l’avenue de Denain. Elle est presqu’entièrement recouverte d’un assemblage impressionnant d’échafaudages. L’exosquelette de métal sous lequel l’architecture est entièrement camouflée. Ne respirent encore que les plus hautes statues perchées au dessus du fronton de la gare.
Gare en travaux. Gare dont ils rafraichissent la façade. Gares qui sont sans cesse en travaux. Pour ravalement, agrandissement, raccordement, évitement, embellissement, épanchement, effondrement, soutènement. On leur laisse peu de répit.
La première gare du nord, construite par les ingénieurs des Ponts et chaussées, est démontée un peu plus de dix ans après sa construction en 1860. Avec seulement deux voies, elle est jugée trop petite. Trop étroite pour le trafic qui s’accroit. Entièrement reconstruite. Et l’ancienne façade de pierre est transférée à Lille, la façade de la gare Lille-Flandres.
En prenant le 26, il s’attendait à voir trois gares semblables. Trois formes similaires, trois formes de dimensions voisines. Trois façades de pierre de couleurs identiques. Trois surfaces grises, un peu noircies par endroits. Trois façades ornées de pilastres, de bas-reliefs et de statues. Surmontées de trois belles horloges. Trois vestiges figés dans leur architecture du XIXème siècle.
Et pouvoir aligner leurs images comme le font Bernd et Hilla Becher pour des édifices industriels (des hauts-fourneaux, des silos à grains, des châteaux d’eau…). Tous photographiés selon le même angle, avec la même lumière, en évitant un soleil trop franc, plutôt l’hiver, plutôt le matin très tôt, quand il n’y a personne pour se faufiler dans le cadre. Pour un résultat assez étrange. Quand ils ont perdu leur fonction, ces édifices industriels sont réduits à leur état de forme pure, géométrique. Ce que le redoublement, la réitération, l’accumulation renforce. Des sculptures abstraites, fruits du recyclage d’ensembles industriels qui ont perdu leur utilité. Au gré des mutations industrielles, des formes mortes.

Il s’est peut-être levé un peu trop tôt. Peut-être déplacé trop tôt ou trop tard. Pas à la bonne saison. Le feuillage des arbres du haut de l’avenue de Denain déborde déjà sur le cadre. L’affluence est déjà importante. Des milliers de voyageurs chaque jour et à toute heure. Trent-quatre millions de voyageurs par an pour la gare de l’Est, cent quatre-vingt millions pour la gare du nord. La première gare d’Europe.
Devant laquelle un cortège de taxis défilent. Leurs clients pressés qui descendent. Pressés par les jeunes filles au teint halé qui tendent leurs mains. Qui portent leurs cheveux hâtivement attachés sur leurs robes à bretelles, leurs robes à bretelles superposées sur des polos de sport de couleurs vives. En équilibre instable sur leurs chaussures à talons trop grandes, perchées comme des petites filles qui dérobent et enfilent celles de leurs mamans. Des tziganes. En provenance de l’est ou du centre de l’Europe. Le continent que traverse partiellement les trains qui parviennent jusqu’à la gare du nord. Eurostar, Thalys et TGV qui joignent Londres, Bruxelles, Amsterdam ou francfort. Des frontières que franchissent albanais, bulgares ou roumains. Roumains ou moldaves comme les hommes qui sont allongés sur des cartons à l’entrée de la gare. Comme d’autres femmes plus âgées, leurs enfants sous le bras qui mendient devant les boutiques qui agrémentent la salle des pas perdus. Qui ne sont plus exactement perdus parce les vitrines occupent les regards. De ceux qui partent comme de ceux qui arrivent, heureux d’avoir un avant-goût du chic parisien.
Très loin d’être des vestiges du passé, des vestiges que les Becher photographient, les gares parisiennes sont des édifices encore vivants. Qui se sont adaptées à la croissance du trafic, au changement de nature de ce trafic. Qui se sont agrandies, transformées, adaptées aux transformations des machines.
Mise en service en 1864, la nouvelle gare possède huit voies. Le trafic vers la banlieue croit régulièrement. En direction de Creil, d’Argenteuil. A mesure que l’industrie, le commerce ont besoin de main-d’œuvre, à mesure que la périphérie se peuple.
À nouveau reconstruite presqu’entièrement, le nombre de voies passe à dix-huit. Dix-huit voies pour l’exposition universelle de 1889. Dont deux pour les trains-tramways en direction de Saint-Denis ou de Saint-Ouen, où se rassemblent déjà les cohortes prolétaires. En 1900, on compte vingt-huit voies. Vingt huit voies dont la Petite Ceinture.
Après 1900, la gare est desservie par le métro. La ligne 4 et la ligne 5 ; la ligne 5 qui sera prolongée, pendant la Seconde Guerre Mondiale, jusqu’à Pantin. Alors, il faut sortir de la gare pour rejoindre le métropolitain.
On allonge les quais, on ajoute de nouvelles destinations, on multiplie les lignes. Des lignes qui se croisent, se chevauchent, qu’on fait bifurquer, par des dispositifs de triage, de triage de marchandises, de convois de banlieue, de grandes lignes, de convois qu’on fait passer l’un par-dessus l’autre, de convois à saute-mouton.
À partir de 1960, l’ensemble des lignes est progressivement électrifié, les postes d’aiguillage automatisés. Les trains grandes lignes et les trains de banlieue peuvent circuler, desservir l’ensemble du territoire, le quadriller, le sillonner de plus en plus sans entrave, partir et revenir en un temps de plus en plus réduit. Des lignes fluides. Qui offrent le pouvoir d’être le même jour présent en plusieurs points de l’espace.
À l’est de la gare. Il a le sentiment qu’il manque quelque chose.
A l’est de la gare, il devrait apercevoir un pavillon semblable à celui qui se trouve à l’ouest.
Symétriques. Deux pavillons semblables de chaque côté du tympan central.
Une forme de déséquilibre qui le dérange. A la place de l’aile manquante, l’absence.
L’absence d’enceinte autour des passagers en transit. En mouvement continu.
Une bulle, un lieu qui n’existe pas, un lieu de passage entre plusieurs modes de transports.
Transparente. Une artère qui draine, par petits groupes à cette heure, les migrants éphémères.
Des nuées.
Sous les Verrières qui semblent suspendus, sans charpente. Sans jointure apparente.
S’assemblent, s’emboitent, se connectent.
En sous-sol, en surface, disséminées : correspondances.
Disséminés.
Eurostar
Thalys
TGV
TGV
Corail
Transilien
Transilien
RER B
RER C
RER D
RER
Métro 2
Métro 4
Métro 5
Métro 7
Métro
Bus 26
Bus 30
Bus 31
Bus 38
Bus 39
Bus 42
Bus 43
Bus 46
Bus 48
Bus 56
Bus 65.
A travers les souterrains, au milieu des couloirs, de la sarabande des escalators.
Qui mélangent, battent et redistribuent touristes étrangers, banquiers parisiens, employés en provenance de la grande couronne et jeunes filles de banlieue. Disséminés.
À l’est de la gare. À l’est de la gare, il n’y a pas de façade. Pas de façade pour dissimuler la machine. Ils l’ont apprivoisée ; plutôt, c’est elle qui les a apprivoisés. Eux, ils y ont souscrit ou s’y sont résignés. A l’est de la gare, il n’y a pas de façade. Seulement « l’architecture de verre ». La gare du nord n’est plus une gare de bout de ligne. Plus le terminus d’une ligne qui conduit d’une ville à une autre, mais le point de passage d’un réseau extrêmement étendu et complexe, un point parmi les plus importants. Une importance qu’on mesure au nombre d’autre points qui s’y connectent. Un carrefour multimodal. Où s’assemblent les trente-une voies de surface aux quatre voies souterraines.
À l’est de la gare. A l’est de la gare, l’escalator le conduit jusqu’à un premier niveau. Un plateau où personne n’embarque ; un autre lieu de passage, où les un et les autres se déplacent. Dans tous les sens à la fois. Montent et descendent. D’autres marches qui conduisent jusqu’à un niveau inférieur. Un vaste espace qui s’étend à perte de vue. Qui conduit à d’autres marches. Où l’écoulement se poursuit, les trajectoires se multiplient, les parcours s’accrochent aux mots affichés sur tous les murs. Sur les vitrines des boutiques qui garnissent cette vaste place publique souterraine.
À l’est de la gare. A l’est de la gare, une patrouille de gendarmes s’enfonce. Quatre fonctionnaires patrouillent. Des agents contrôlent les billets. Des agents contrôlent son identité. Les effluves se sont répandus. Des agents qui l’ont vu sauter un portique.
Un homme assis sur les marches. Qui braque un pistolet sur les policiers et fait feu. Fait feu. Devant leur écran de télévision, les regards consternés de certains usagers.
Sont originaires de banlieue, les jeunes mis en cause. Sont originaires de banlieue, les jeunes mis en cause. Qui ont jeté des projectiles. Une foule de plus en plus hostile. Sont originaires de banlieue, les jeunes mis en cause. Qui font voler en éclats les vitrines. D’un magasin de sport, d’un magasin de téléphones portables.
Pour mettre fin aux hostilités, le contrôle à dégénéré à grand renfort de gaz lacrymogène. Les effluves se sont répandus.
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[1] Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXème siècle. Traduction de Maurice de Gandillac revue par Pierre Rush. Gallimard, 2000.
[2] ibid
[3] ibid
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Trois gares (1)
juin 19, 2009 · 3 commentaires
- Tu ne trouves pas que l’expédition s’enfonce à chaque page un peu plus dans la mélancolie ?
- La mélancolie ? Je l’ignore…ou, pour être plus juste, je n’en ai pas vraiment conscience. Enfin, maintenant qu’on en parle, peut-être que l’idée n’est pas totalement aberrante.
- Évidente plutôt.
- Sans pouvoir me mettre en position de lecteur, dans celle d’un autre lecteur, je comprends, je comprends que ce sentiment puisse surgir. Inévitablement. Sans être certain de saisir exactement ce que le mot signifie, au fond.
- Ce voyage, ce cheminement, cette déambulation, quelque soit son nom, semble empreint de tristesse.
- Ah oui. Je me souviens que Spinoza définit la mélancolie comme un affect semblable à la tristesse, mais « rapporté simultanément à l’esprit et au corps »[1]. Il ajoute que toutes les parties de l’être en sont « également affectées ». Il n’évoque pas la possibilité que des lignes le soient. Affectées. Si quelqu’un peut l’être, affecté, ce ne peut-être que celui qui les visite. Ces lignes ou ces rues. Avec sa propre constitution, ses propres états d’âme. L’étendue (et j’utilise volontairement le terme le plus neutre possible), l’étendue que nous venons de parcourir ensemble ne possède rien qui la distingue d’une autre. Des avenues, des rues, des façades que l’on retrouve partout ailleurs. Pas plus sombres ou plus tristes que d’autres. Un espace -le lieu comme le trajet qui le traverse- qui n’est pas par nature mélancolique.
- L’espace non, tu as raison…mais ce travail de remémoration, ce travail qui se répète à mesure que la ligne avance…cette espèce de ressassement, qui fait surgir les souvenirs des pierres.
- Qui fait surgir quoi exactement ?
- La petite comme la grande histoire. Et qui transforme la physionomie d’un quartier… enfin, disons plutôt qu’il change le point de vue qu’on peut en avoir, notre manière de le voir. Il déforme sensiblement le visage d’une rue, il plie ou déplie ses traits, et repeint les façades en gris.
- En gris ?
- Oui. Uniformément recouvertes de gris. Sur le papier comme sur l’écran. Comme il est de coutume de représenter des évènements du passé par des images en noir et blanc. Cette ballade dans les zones grises de la cité. Qui prend un malin plaisir à mettre à jour les signes de notre imperfection, les traces de nos abjections.
De plus en plus, elle ressemble… au défilé pétrifié d’un cortège funéraire.
- Cette manière de voir me surprend. J’admets que les éléments collectés au fil de ses lignes peuvent faire office de signes et que, mis bout à bout, ils peuvent sembler nous dire quelque chose sur la manière dont se sont développées nos cités. L’histoire officielle ou officieuse de notre civilisation. Mais la tristesse, la tristesse pour une part au moins, elle t’appartient, elle appartient à celui qui repeint ces lignes en gris. Et les sentiments dont il parle, ils se trouvent probablement déjà en lui au moment où il s’engage dans ces lignes. Avec armes et bagages.
À cet instant, il peut me dire qu’il ne comprend pas, il peut me dire qu’il ignore de quoi je parle, qu’il l’ignore ou qu’il n’en a pas conscience. Alors, je peux l’inciter à essayer de considérer le texte qui se trouve entre ses mains avec un œil neuf. Pas comme quelque chose qu’il s’attendrait à lire, pas comme la forme de littérature contemporaine qu’il s’attendrait à lire. Bien sûr, ça y ressemble. A un récit sans enjeu apparent, à un récit agrémenté de réflexions, de repères historiques, à un récit autour de la question de l’espace et des itinéraires urbains. Ce qui peut induire en erreur.
Considérons, pendant quelques instants, que le texte que nous avons devant les yeux n’est pas ce que nous nous apprêtions à lire. Considérons que les signes ou les traces dont l’exhumation pouvait constituer une source de tristesse ou de mélancolie sont en fait les indices qu’un policier, ou un détective, anonyme pour le moment, accumule en vue de confondre le ou les auteurs d’un ensemble de méfaits. Visiblement inqualifiables. Enfouis plus ou moins profondément. Constatons qu’il les déterre sans ménagement, jusqu’à les exposer sur la chaussée. Il suffit de reprendre ces lignes comme doit le faire le lecteur d’un roman policier. Avec l’inquiétude et le plaisir, réunis.
Reprendre la ligne du 26. Le 26 qui a poursuivi sa route jusqu’à la rue Lafayette. Une rue longue et droite qui conduit presque jusqu’au terminus. Une rue qui relie trois des six grandes gares parisiennes. Enfin presque. L’implantation des six premières gares (Austerlitz, Est, Lyon, Montparnasse, Nord, Saint-Lazare), décidée dès la Monarchie de Juillet, est le fruit d’un compromis entre l’Etat, qui souhaite les placer à proximité de l’enceinte de Thiers pour l’acheminement des troupes, et les actionnaires des compagnies privées, qui veulent les localiser le plus près possible du centre de Paris et au cœur de l’activité économique. Une rue où il descend, quelques mètres à peine avant le pont du même nom. Le pont Lafayette. Même s’il ne porte pas officiellement ce nom. Peut-être parce qu’on l’a longtemps considéré comme un ouvrage dépendant de l’activité ferroviaire. Dépourvu de valeur. Un pont suspendu au-dessus de l’écheveau des voies en acier. Droites ou courbées. Entrecroisées comme les poutres qui clôturent le pont de chaque côté. Des poutres à treillis en béton armé, d’imposantes croix inclinées qui donnent au pont l’allure d’un camp retranché.

Il faut passer sa tête entre ces poutres triangulées pour apercevoir la gare de l’Est. Entre les câbles et les caténaires. La trentaine de voies qui s’élancent, se développent, se multiplient, s’échappent depuis les quais de la gare. Des quais alignés comme les rampes de lancement d’une arme inconnue, mystérieuse et terriblement destructrice. Sous leurs abris verts, des plates-formes qui rejoignent chacune son compartiment, qui font jonction avec le toit transversal qu’on distingue plus loin. Une toiture grise et longue, de près d’une centaine de mètres, composée de plusieurs éléments. Que surplombe deux voûtes à peine ouvertes.
C’est la partie ingrate de la gare, la partie laborieuse, celle que les usagers arpentent pour rejoindre leur train sans se soucier de savoir à quoi elle ressemble. Sur le quai, quelques instants, sans prendre conscience d’être au centre d’une immense machinerie. Aux couleurs du métal. L’œuvre des ingénieurs des ponts et chaussées, le « produit spontané d’une des plus admirables inventions de l’époque », dit Léonce Reynaud, professeur d’architecture à l’Ecole polytechnique puis à la chaire d’architecture des Ponts et Chaussées et concepteur, entre 1842 et 1847, de la première gare du Nord.
En traversant le pont et en redescendant vers la gare par l’escalier de la rue d’Alsace, on se rend compte que les compartiments où les quais se rangent sont faits d’acier et de verre. Des verrières rendues aveugles par l’usure du temps. Comme la toiture, construite à l’aide des mêmes matériaux, le verre et l’acier, une toiture à deux pans, typique des gares parisiennes. Qui ménage un peu partout des ouvertures qui semblent avoir été conçues pour les mêmes raisons qu’on creuse des meurtrières dans un ouvrage fortifié. C’est la partie belliqueuse de la gare, sa partie grise, celle qui menace, celle qui intime l’ordre d’avancer, de ne pas quitter la ligne. Pour se diriger jusqu’à l’entrée, il faut la contourner longuement, au passage prendre conscience du volume de la grande halle qui se cache sous son toit de verre et mettre un temps certain pour faire le tour de l’imposant vaisseau. Parvenu place du 11 Novembre 1918, il est un peu surpris par l’allure de la façade principale de la gare qu’il ne visualise pas complètement parce qu’elle est assez étendue. Pas très haute par contre, pas tel qu’on s’imagine la façade d’une grande gare parisienne, plutôt celle d’une gare de province, et encore celle d’une ville moyenne. On distingue deux bâtiments disposés symétriquement. Deux pavillons, dirait-on, deux pavillons de pierre de taille, de facture classique, élégants et agrémentés sans excès de quelques statues.
L’une d’elles, au sommet du fronton ouest, représente la ville de Strasbourg. C’est le nom que prend la gare alors, « l’embarcadère de Strasbourg » ouvert en 1849 par la Compagnie de Paris à Strasbourg. Qui comprend alors deux voies, dans la moitié ouest de la gare. Œuvre commune de l’ingénieur Cabanel de Sermet et de l’architecte Duquesney, elle est inaugurée en 1850 par napoléon III et prend définitivement le nom de « gare de l’Est » en 1854 quand la Compagnie des chemins de fer de l’est ouvre la ligne Paris-Mulhouse.
L’autre, celle qui orne le fronton est, est une statue figurant Verdun. Elle est l’œuvre d’un sculpteur tourangeau, Varenne, qui s’est spécialisé dans les ouvrages publics de ce type. On lui doit par exemple une grande partie du statuaire de l’actuel Hôtel de ville de paris. L’apparence du personnage, ou de l’allégorie, qu’il a sous les yeux, ne l’informe pas avec certitude pour savoir si c’est la ville ou la Première Guerre Mondiale que le sculpteur a voulu figurer. Paré d’une épée et d’un bouclier, mais recouvert d’un casque qui ressemble fort à celui d’un poilu.
Derrière la balustrade qui relie adroitement les deux bâtiments, la terrasse permet probablement, aux beaux jours, de prendre un bain de soleil et d’admirer la vue. Au dessus d’une manière de cour, presque déserte à cette heure de la journée. Où il est difficile de se représenter soldats en uniformes, en route pour le front de l’est, jeunes hommes rassemblés en voie d’incorporation, officiers ou simples soldats, camions de ravitaillement et véhicules militaires. Difficile de s’imaginer la foule des mobilisés, drapeaux au vent, remontant le boulevard de Strasbourg ce 2 août 1914. Ou alors en grimpant sur la terrasse, en s’approchant du tympan, de l’immense fenêtre en plein cintre qui domine le fronton. Une sorte de rosace de fer et de verre derrière laquelle on peut distinguer le berceau de la halle. Le hublot du Nautilus à travers lequel il observe ce qu’il reste. De la fumée, des silhouettes, un convoi, des attroupements.

Les quais sont noirs de monde. Les femmes accompagnent leurs maris, les enfants leurs pères, les mères leurs fils. Qui se rendent au front. Celui de Verdun où, par rotation, 70% des poilus encore valides se rendront. Par toutes les lignes disponibles. Par la ligne en provenance de Nancy, la ligne principale avant que les allemands ne finissent par la couper en prenant Saint Mihiel. Puis par le chemin de fer meusien, le « tortillard », au départ de Bar-le-Duc. Qui n’a pas la capacité de transporter le matériel militaire le plus lourd. Celui-ci emprunte la « voie sacrée », une route départementale nommée ainsi par Maurice Barrès en référence à l’antique « via sacra » utilisée pour les triomphes romains. Toutes les lignes mènent sur la Marne, en Artois ou à Verdun. A Verdun où 90 000 hommes et 50 000 tonnes de munition sont acheminés chaque semaine. Dans le « tourniquet », 70 des 95 divisions françaises participent à la bataille. Une bataille qui dure près de dix mois. Dix mois de bombardements incessants. Les 270 pièces d’artillerie françaises répondent aux 1225 canons de tous calibres des allemands. On estime qu’en deux jours deux millions d’obus tombent sur les positions françaises. Sur toutes les lignes, plus de 300 000 morts et 500 000 blessés.
Aux morts de Verdun, de la somme, de Messines, du Chemin des dames, de Château-Thierry ou de l’Aisne comme son fils, le peintre Albert Herter rend hommage dans Le Départ des poilus, une toile exposé dans le hall des Grandes lignes de la gare de l’Est. Décrochée à plusieurs reprises en vue de sa restauration et plusieurs fois réinstallée. Une toile monumentale de cinq mètres de haut sur 12 mètres de long, où l’on voit à la fois la joie un peu sur jouée des jeunes hommes, déjà grimpés dans leurs wagons et qui partent au front, et la tristesse des proches restés sur le quai. On raconte que le peintre se serait représenté à droite, un bouquet à la main, comme sa femme à gauche, les deux mains jointes, et on dit également que le jeune homme, au centre, qui pointe son képi et son fusil vers l’immense verrière de la gare serait leur fils.
[1] Spinoza, Ethique, partie III, proposition 11, scolie. Traduction de Robert Misrahi. PUF. 1990.
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Les lignes noires
mai 10, 2009 · 4 commentaires
De jardin zoologique, Albrecht Dürer n’en a probablement visité qu’à Bruxelles. Ce qu’il écrit dans son journal. Au milieu du compte-rendu fastidieux de l’ensemble de ses dépenses, frais de bouche ou d’hébergement, jusqu’au plus petit pourboire. La visite a lieu aux alentours de 1521, lors de l’un de ses nombreux voyages et est ainsi résumée : « En Paradis »[1]
Peut-être en raison du caractère exotique de la faune. Celle des récits des grandes découvertes. Des présents offerts par les monarques des antipodes ou dérobés au Nouveau Monde. « Parce qu’il est licite, soutient le docteur Sepulveda, de faire la guerre à ces indiens avant de leur prêcher la foi pour les soumettre »[2].
Des présents qui parviennent dans le port d’Anvers. Où Dürer peut satisfaire sa curiosité d’humaniste : au pinceau faire l’étude des danses de Livonie, au fusain le portrait d’une jeune étrangère, esquisser à la pointe d’argent les traits délicats et le regard mystérieux de Katherina la négresse.

Ou peut-être simplement parce que le zoo est le lieu idéal pour l’étude d’un bestiaire inédit.
Il n’est rien qui ne puisse être réduit à quelques traits de crayons, quelques coups de couteaux dans une pièce de bois ou quelques sillons incisés sur une plaque de cuivre.
Creusées et pressées. Eparpillées dans les musées grands ou petits de toute l’Europe, par dizaines, des études de brins d’herbes, jeune lièvre, de vieux chiens debout ou assoupis, tête de cerf, du cheval au trot ou au galop.
Il a pris le temps nécessaire à leur observation. L’étude des principes de la géométrie, des règles des proportions. La volonté d’assujettir les êtres à un ensemble de formes et de volumes, de réduire les corps à un système de points et de lignes. Taillées et pressées.
Ce que ses contemporains soulignent. C’est un miracle de rendre vivantes des figures obtenues avec des moyens aussi frustres. « Simplement par des lignes noires » écrit Erasme.
De minces arêtes taillées dans le bois, dans le sens des fibres. Parfois, Dürer le fait lui-même ; le plus souvent, il délègue à d’autres cette tache et se contente d’en dessiner, à l’encre sur l’enduit blanc, les contours ; au mieux, découpe les premières pièces pour expliciter ce qu’il souhaite. Division du travail.
Division du travail qui n’est pas propre aux ateliers de gravure ; les peintres délèguent aussi une part importante de leurs activités à mesure que les commandes sont plus nombreuses. Taillées et pressées. Les uns et les autres font ainsi l’apprentissage de leur métier, et, avec le temps, deviennent plus habiles, capables d’imiter sans difficulté les gestes du maitres, de suivre des contours de plus en plus en fins, tailler de minuscules points, de minces hachures au service d’une calligraphie de plus en plus dynamique. Habiles aux jeux d’ombres et de lumières, à même de traduire la beauté d’un paysage ou de faire naitre une émotion, un trouble sur un visage. Creusé et pressé. Malgré l’absence de couleur, le graveur dispose d’autant de ressource que le peintre pour faire naitre l’illusion.
Sur cuivre, il est impossible d’ainsi se répartir les taches. Sur cuivre, on ne taille pas, on creuse des sillons. Sur cuivre, dessiner c’est graver. Plus les sillons sont importants, plus d’encre ils retiennent. Généralement, Dürer les incise seul. Au burin qu’il manie aussi adroitement qu’un simple crayon. Puis laisse aux autres le soin de presser sa matrice sur du papier humide.
Creusées puis pressées. Ses plus grandes compositions, pour illustrer l’Apocalypse ou ses méditations personnelles, comme ses plus simples enluminures parcourent ensuite l’ensemble de l’Europe. Il se trouve que quelques dizaines d’années plus tôt que Dürer, Gutenberg a fait aussi l’apprentissage du métier d’orfèvre. Ce qui lui a donné la capacité de produire les caractères mobiles indispensables au développement de l’imprimerie typographique. Taillées puis pressées. Des estampes en série.
Destinées à illustrer des livres imprimés, elles concentrent souvent toute l’attention, surtout celle de ceux, nombreux, qui sont incapables de lire. Creusées puis pressées. Sur la page blanche, apparaissent les figures et les paysages de l’ancien ou du nouveau testament, des épisodes de la vie des saints, des héros de l’Antiquité gréco-romaine, hydres, dragons et sorcières et d’autres représentations des terreurs moyenâgeuses. Taillées puis pressées. La peste, la mort qui l’accompagne, avec tous ses attributs.
Des figures noires sur les murs blancs du macdo. « Pour acquérir une connaissance juste et complète du corps humain, j’ai disséqué plus de dix cadavres », écrit Léonard de Vinci[3].
Des objets, des animaux, des membres de corps incomplets, détails de compositions plus vastes disposés comme les planches illustrées d’une encyclopédie. Et dans un ordre inconnu.
A la manière du graveur allemand, mais dotés de traits davantage stylisés, réduits aux lignes purement descriptives, aux contours. Comme dans le cas de Léonard de Vinci, plus que des œuvres de Dürer, certaines figures sont devenues les symboles d’une certaine idée du progrès, de l’alliance de la créativité et de l’esprit d’entreprendre. Les lignes ou les motifs n’ont plus aucune importance, les dessins ne nous disent rien de particulier, mais l’ensemble est exposé dans le but de créer un climat et plus largement une image. Que la rusée chaine de restauration rapide tente de modifier. Alignées puis pressées. Sur ses murs, les empreintes de la culture pour gagner un peu de crédibilité.
En face de moi, au dessus des hôtesses qui s’occupent, le plus vite possible, machinalement, du service. En face de moi, sur des pancartes lumineuses s’égrènent les articles, les menus et les formules offerts à la clientèle. Alignées, rassemblées, superposées puis pressées, des tranches, de mêmes tailles, rondes ou ovales, de pain, de viande et de fromage. Qui vont agrémenter les hamburgers. Superposées puis pressées, comme des couches géologiques. Des couches géoalimentaires colorées par des sauces de couleurs vives. Accompagnés de concrétions de frites, petites ou grandes, de desserts glacés et de boissons gazeuses. Rassemblées puis tassées. Frondaisons de salades mixtes sous leurs enveloppes de plastique. Rassemblés puis tassés, sur chaque plateau. Sur chaque plateau, substances comestibles et ustensiles transportés dans leurs emballages.
Alignés puis tassés. Sur des axes en nombres limités, de la file d’attente jusqu’à un place assise, entre les rangées de tables. Alignées puis pressées. En veillant à ne pas perdre l’équilibre, se mettre en quête du siège disponible. Celui libéré par le plateau qui se vide par la trappe où est affichée la marche à suivre. Manger puis jeter. Ou par le groupe qui se déplace bruyamment jusqu’à la sortie.
Les fast-foods (comme les centres commerciaux dans lesquels ils s’intègrent le plus souvent) sont devenus les forums ou les cathédrales de notre temps. Des espaces de vie collective, où les gens se rassemblent, même pour un temps réduit, se croisent et parfois se rencontrent, même un instant, avant de retourner dans leurs cellules individuelles. Je vois régulièrement des démunis, des sans-abri s’y rendre pour y boire un café ou simplement un verre d’eau et s’asseoir plusieurs minutes, peut-être plusieurs heures sans être mis à la porte. Observé aussi à plusieurs reprises le même groupe de vieilles femmes rassemblées une bonne partie de l’après-midi. Aussi à la même heure probablement, comme le serait le rendez-vous de dames de bonne compagnie.
Quelquefois je les observe discrètement, ceux qui disposent les pièces détachées de leur déjeuner ou de leur repas sur le plateau, le hamburger d’un côté, la portion de frites de l’autre. À proximité des petits monticules de sauce rouge ou blanche qu’ils ont étalés sur le carton. Et la boisson plus en retrait, à même la table parfois. Tenir des deux mains leur sandwich suspendu au dessus du plateau, en veillant à garder leurs distances avec les filets colorés qui ne manquent jamais de s’échapper des bords du hamburger. Pas toujours à l’endroit où on s’y attendait, le plus souvent sur les doigts. Et faire bon usage de la dizaine de serviettes qui leur a été octroyée.
Des postures, des gestes qu’à présent il est difficile de distinguer d’autres gestes qui semblent identiques. Les attitudes comme les menus sont stéréotypées. Rassemblés puis pressés. Quelques groupes bien déterminés : les étudiants ou les lycéens, les employés des commerces ou des services du quartier ; des femmes, plus rarement des hommes, en compagnie d’un ou plusieurs enfants. Et des individus difficiles à classer, pour ne pas dire déclassés, des hommes, des femmes d’un âge compris entre trente et cinquante ans, qui, souvent, ne prennent pas le temps de se dévêtir, mais semblent moins pressés, ou plus pressés, que les autres. Avoir plusieurs dizaines de minutes ou d’heures à tuer.
Dürer reconnait qu’on peut avoir longuement étudié les Eléments d’Euclide et se retrouver dépourvu devant un être ou un objet singulier. Incapable de le réduire à quelques traits. Tâche beaucoup plus difficile, presqu’insurmontable, si l’on ne dispose que de mots et de phrases. Au burin, la fraîcheur ou la vivacité du geste peuvent d’un trait faire œuvre de vérité, mais pour les wagons embarrassés des règles de syntaxe la route est plus difficile encore.
A travers la vitre. La place Stalingrad. Que le 26 traverse après la longue descente de la rue des Pyrénées, des avenues Simon Bolivar et Secrétan. Baptisé place Stalingrad depuis l’arrêté municipal du 7 juillet 1945 puis place de la Bataille-de-Stalingrad. Le prolongement du boulevard de la Villette. Autrefois Rond-point de la Villette, sous lequel le bassin du même nom se transforme, en se dirigeant vers le centre de Paris, en canal Saint-Martin.
Où se présente et se développe alors une intense activité de fret. Pour une grande part à destination du bâtiment. Acheminer, des carrières d’Ile de France jusqu’au centre de la ville, les matériaux nécessaires aux grands travaux. Creuser puis tracer les Grands boulevards parisiens. Un trafic équivalent à celui du port de Bordeaux. Par l’écluse que n’empruntent plus que des embarcations de plaisance en route pour une croisière fluviale. Des passants, des promeneurs font une pause et se penchent pour observer son franchissement. Le spectacle du mécanisme hydraulique. Les portes s’ouvrir et se fermer, les bassins se remplir ou se vider et les niveaux d’eau lentement se joindre ou se disjoindre.
En provenance de l’avenue Secrétan, du boulevard de la Villette ou de l’Avenue Jean Jaurès, les véhicules de toute taille, des autos individuelles, des autobus, des utilitaires et des bicyclettes se croisent en un ballet fascinant. Au rythme régulier des feux tricolores. Des flux qui s’engouffrent alternativement d’une avenue à une autre puis disparaissent.
Sous le viaduc de la ligne 2 du métro parisien. Sorti de terre après la place du Colonel Fabien, avec ses ailerons métalliques, il serpente le long du boulevard de la Villette. Sur des piliers de fonte d’une hauteur de cinq mètres vingt. Pour laisser libre le passage des véhicules à impériales : tramways, autobus, omnibus de la Compagnie Générale. Jusqu’à Anvers, par-dessus l’entrelacement des voies ferrées de la Gare de l’Est et de la Gare du Nord. La ville comme on la voit rarement. Vu d’en haut. Vu d’en haut, à la saison estivale, le bassin de la Villette qui déborde de promeneurs, de joueurs de pétanque ou d’autres activités de loisirs. L’amas confus des immeubles du boulevard de la Chapelle. Grimpés les uns sur les autres. Inscriptions à des hauteurs improbables. Des murs anciens, probablement insalubres ; d’autres rénovés depuis peu. Le quartier qui se transforme. Sur les pentes de La Goutte d’or. Lacis de ruelles qui s’élèvent entre les façades blanches. La foule qui déborde sur la chaussée à l’angle du boulevard Rochechouart et du boulevard Barbès.
La ligne suit un parcours circulaire au nord de paris. Sur l’ancien tracé des boulevards extérieurs, la défunte frontière de la ville. Où l’on a eu autrefois le projet de bâtir une nouvelle enceinte pour limiter la contrebande qui pénétrait à l’intérieur de paris. Pour forcer au paiement de l’octroi, le droit d’entrée des marchandises. « Mettre Paris en prison ». L’octroi supprimé le 20 janvier 1791 puis rétabli le 18 octobre 1798, le mur perd totalement sa raison d’être lorsque les limites de la ville sont repoussées jusqu’à l’enceinte de Thiers. En 1860, le préfet Haussmann le fait abattre et Paris absorbe les communes de la Villette, Belleville, Vaugirard et Grenelle, puis Bercy, Auteuil, Passy, Montmartre, La Chapelle et Charonne, et une partie de Neuilly, Clichy, Saint-Ouen, Aubervilliers, Pantin, Bagnolet, Saint-Mandé, Ivry ou Montrouge.
Du mur abattu, il ne reste que quatre vestiges disséminés dans Paris : La Rotonde du parc Monceau ; la Barrière d’Enfer dont les souterrains sont, le 19 août 1944, le lieu d’où le colonel Rol-Tanguy donne l’ordre de l’insurrection parisienne ; les deux colonnes de vingt-huit mètres de haut de la barrière du Trône, surmontées de Philippe-Auguste et Saint Louis et qui encadrent l’accès au cours de Vincennes ; enfin, la Rotonde de la Villette qui se trouve sur la place de la Bataille-de-Stalingrad, à l’extrémité de du bassin de la Villette.

Etrange bâtisse qui contraint le métro aérien à dessiner un S pour l’éviter. Intrigue les passants. Un cercle à l’intérieur d’un carré, à la manière de Palladio. Des figures d’une simplicité extrême. L’auteur des Quatre livres de l’architecture défend l’idée de constructions soucieuses de la proportion et de la symétrie. Comme Dürer, il est un humaniste. Redevenu à la mode à la fin du 18ème siècle en France où l’architecte Claude Nicolas Ledoux le réintroduit.
De style néoclassique. Ses huit piliers doriques surmontés d’un fronton triangulaire. De caractère roman. Au premier étage, sa galerie formée d’arcs en plein cintre. Qui semble écraser le reste du bâtiment et lui donner l’allure d’un ouvrage industriel plus que d’une œuvre d’art. La cheminée monumentale d’une usine. Posée sur un temple aux proportions antiques. Les promoteurs des révolutions économiques et industrielles puisent toujours aux mêmes sources. L’Antiquité et le Renaissance. Cherchent à inscrire leurs entreprises dans le vaste panorama de l’Histoire des progrès de l’Humanité.
Les plans d’édifices réels ou imaginaires, d’enceintes fortifiées, d’ouvrages d’art, le détail d’instruments de défense et de machines de guerre. Sur les murs du fast-food. Dürer est aussi l’auteur d’un Traité de la fortification des villes, des châteaux et des bourgs. De projets, de prototypes, de modèles d’objets. Qui s’avéreront ou ne s’avéreront pas utiles. Des instruments, des outils, des machines.
Sous le viaduc de la ligne 2. Sur la chaussée encombrée. Des engins de terrassement, des marteaux-piqueurs. Derrière des barrières recouvertes de bandes grises et vertes. Attention chantier. Ils creusent un fossé. Les ouvriers. En tenue de travail, des corps efflanqués. Des corps d’ouvriers africains, maghrébins sous leurs casques. Des corps recouverts de poussière. Qui creusent et déblayent. Des corps en désordre. Qui ne se déplacent que rarement. Lentement. Creusent puis déblayent. Sans que l’on puisse comprendre le sens de leur tache. Travaillent en ordre dispersé. Creusent et déblayent. Seuls, par deux ou par trois. Se regardent sans se parler. Enveloppés ensemble par le grondement de la machine. Quand l’engin expire, quand le bruit s’évanouit, ils soufflent. Leurs corps immobiles. Soufflent sur les cendres. Leurs corps qui résistent à la tache. Recouverts de poussière. Leurs corps pétrifiés. Pétrifiés sous les eaux glacées du canal Saint-Martin. Que le hurlement du métro ne renverse pas.
Creusée puis déblayée. La ville ne cesse jamais d’être en travaux. Qu’on colmate la voirie, répare les équipements urbains, rebâtisse des blocs entiers. A chaque saison son contingent de chantiers. Qu’on planifie, on délimite, avant d’encombrer les rues, dévier la circulation. Pourtant l’espace manque, tous les axes, toutes les lignes, sont déjà cimentés, les quartiers de plus en plus étriqués, cernés d’habitations empilées, les possibilités de s’étendre et dresser des constructions nouvelles plus que réduites. Il faut se faire à l’idée de creuser le bitume là où il est encore chaud, de rafraîchir ou rénover des bâtisses pas si anciennes, abattre des cloisons plutôt épaisses. Aujourd’hui, on ne construit plus d’édifice démesuré et fait pour durer ; modestement, on bâtit entre les murs existants, dans les interstices, sans craindre de cohabiter avec les spectres de ceux qui vivaient là autrefois. Creuser et dévoiler. Ce qui subsiste, pas si profond, à fleur de terre, sous la chaussée.
Creusé et déblayé. Paris en chantier dans les années soixante-dix. Pour multiplier les mètres carrés de bureaux, étendre la surface commerciale, connecter l’offre et la demande, occuper et divertir : la tour et la gare Montparnasse, le quartier de la Défense, le RER, la voie express rive droite ou le Centre Georges Pompidou. Des cratères partout dans la ville. Creusés et disséminés. Qui encombrent les rues, modifient la topographie d’un quartier, obligent à se détourner de son chemin. Bouleversent les quelques repères sur lesquels je m’appuie enfant.
Entre sept et neuf ans, je cours pour me cacher, échapper à ma sœur ou ma mère. Une rue puis une autre et je me dissimule derrière le mur d’un immeuble. Attendu quelques minutes qu’ils arrivent pour surgir et leur faire peur. En vain. A présent, c’est moi qui suis effrayé. Je tente de revenir en arrière, mais tous mes repères sont brouillés. Le sentiment de perdre un peu plus mon chemin à mesure que je cherche à le retrouver. L’enseigne d’un café, des hommes regroupés autour du comptoir. Les mêmes corps efflanqués. Dans leurs mains des cartons perforés. Comme ceux que ma mère trouve dans les poches de mon père lorsqu’il est de retour après être allé jouer au tiercé. L’un d’eux me prend par la main et me ramène chez moi. L’un de ces corps efflanqués, élégant dans son costume gris. Un arabe élégant qui porte une moustache et des souliers bien cirés.
Rangés et alignés. Les visages de mes camarades de classe maghrébins. Leurs chevelures bouclées qui parfois retombent sur leurs blouses. On nous conduit une fois par semaine aux bains publics. Chacun dans sa douche pour qu’on se lave la tête. Chez moi comme chez d’autres, il n’y a pas de salle de bain.
Rangés et alignés. Sur des photos en couleur. Plutôt sur des diapositives. Mon père a sorti du placard la machine à diapositive. Rangés et alignés. Des uniformes un peu dépareillés. Des soldats en vacances ou en permission. En short, bronzés. Sous un ciel uniformément bleu. Bleu comme celui qu’on imagine suspendu au dessus de la représentation d’une tragédie grecque. Rangés et alignés. Des copains de régiments. Ils ont vingt ans. Plus tard, ils seront des pères. Rangés et conservés. Des images et des anecdotes. Des mots aussi. Fellaghas, bougnoules. Des mots qu’on crache d’abord à la figure puis qu’on emploie par habitude pour montrer du doigt, pour désigner.
Rangés et alignés. Ces corps qui glissent sur les eaux de la Seine ou de l’un des canaux qui la prolongent.
Figé et allongé. Le corps de ma mère sur son lit. Plus petite encore maintenant qu’elle y est couchée. Le visage cendré à la place de son teint basané.
« Elle ferma la bouche et les yeux et expira dans la souffrance », écrit Dürer à propos de sa mère. Sa mère qu’il avait dessinée le 19 mars 1514. Quelques lignes crayonnées sur la page, dans le sens de sa longueur pour envelopper le haut de son corps et les cheveux qui lui restent, d’autres griffonnées en travers pour faire apparaître ses traits les plus saillants, la vigueur de son expression. Vérité pénétrante qui advient par une économie de moyens. Nul besoin des principes de la géométrie. « Je suis incapable de donner une description valable et définitive de la mesure qui pourrait se rapprocher de la beauté véritable ».
A l’opposé de l’estampe de Rhinocéros daté de 1515 et qui se trouve au Louvre. La répétition de points, de lignes et de formes dans un but purement décoratif. Dürer l’a gravé d’après le dessin envoyé à Emmanuel 1er du Portugal d’un animal qu’il destinait au pape Léon X. Pas un dessin d’après nature, plutôt le portrait d’un de ces monstres, nombreux à la Renaissance, qui effraient et fascinent à la fois. Et puis (peut-être en raison de l’identité du destinataire), l’animal, qui parait vêtu d’une armure, ressemble étrangement aux gardes suisses qui sont chargés de la protection du souverain pontife. Un trait d’esprit qui a presque disparu sur le mur du macdo.
De zoo, il est peu probable qu’Albrecht Dürer en ait connu à Nuremberg. Importante cité du sud du saint empire germanique, au carrefour des échanges culturels et commerciaux qui circulent entre l’est et l’ouest de l’Europe. Où parviennent les innovations flamandes et les lumières de la renaissance italienne, mais un peu à retardement ; le temps de parcourir des routes encore longues et inconfortables. Comme d’autres villes bâties au cœur du continent, Nuremberg conserve longtemps son apparence gothique. Des rues et ruelles escarpées, maisons à pignons et à colombage qu’on aperçoit dans les dessins ou les aquarelles du plus célèbre artiste de la cité. La grande place du marché, le pont couvert, la foire, le château impérial reproduit sur de nombreuses estampes ; les églises gothiques de Saint Lorenz et de Saint Sebald, saint patron de l’auteur des Anneaux de saturne. Rivière pas encore domestiquée, sentiers sinueux, bouquets d’arbres, sur les paysages gravés ou peints par Dürer, la nature semble encore pénétrer à l’intérieur de la ville. Des ensembles multiples d’habitations de bois et de pierres qui se sont agglomérées naturellement avec le temps, sans aucun plan d’urbanisation. Que Dürer a peint par fragments, série de vues partiels, au détour d’une voie, d’un passage. Et que les bombardements alliés ont détruit presqu’en totalité. Laissant curieusement en état le zeppelinfeld (stade de Zeppelin) et sa gigantesque Zeppelintribüne construite sur les plans d’Albert Speer, architecte du régime nazi. Qui s’inspire de l’autel de Pergame construit pour le sanctuaire de Zeus de la cité du même nom. Comme la Kongresshalle rappelle le Colisée de Rome. Comme l’ensemble des édifices du Reichsparteitagsgelände répartis aux extrémités de Grosse Strasse, la grande rue de 60 mètres de large et de 2 kilomètres de long, pavée de dalles de granit, axée sur le château-fort de la vieille ville et qui sert aux défilés militaires. Le «Reich de mille ans» devait se faire une place dans l’histoire.
Dans leur Lancaster, les pilotes de la Royal Airforce entrevoient « la plus allemande des villes allemandes ». Dans le grondement assourdissant de ses quatre moteurs. Du cockpit, les lignes, étroites ou larges, profondes ou superficielles, incisées sur une plaque de cuivre. Imbibée d’encre. Prête à presser. Sur négatif. Les traces d’un cheminement.
[1] Journal de voyage au Pays-Bas, Albrecht Dürer. Traduit par Stan Hugue. Maisonneuve & Larose, 1993.
[2] La controverse entre Las Casas et Sepúlveda, Bartolomé de Las Casas, Nestor Capdevila. Vrin, 2007.
[3] Traité de la peinture, L. de Vinci. Traduction A. Chastel. Calman-Lévy, 2003.
[4] Le Reichsparteitagsgelände photographié par la Royal Airforce, le 28 septembre 1941.
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Des jardins parisiens
mars 25, 2009 · Laisser un commentaire
J’aurais voulu poursuivre le chemin à pied. Du moins, depuis plusieurs semaines, rejoindre le bois à pied. Le projet de l’évoquer, le bois de Vincennes. Le plus grand espace vert parisien, mais surtout celui qui est le plus proche. Proximité géographique : le bois se trouve à quelques encablures du point de départ du 26 lorsqu’il se met en route place de la Nation. Au sud-est de la cité, sur la rive droite, du côté historiquement populaire de la ville. Proximité affective : j’ai vécu à de nombreuses reprises aux alentours du bois, dans Paris ou dans des communes du val de marne (Nogent sur Marne, Fontenay sous Bois, Montreuil sous Bois, Joinville-le-Pont) et aperçu souvent une de ses avancées, un de ses fragments, parcelle arborée qui s’introduit dans la ville, éclat parfois difficile à distinguer d’un modeste jardin. Des arbres, petits et gros, à distance les uns des autres, qui laissent le champ de vision dégagé. Des bancs peu nombreux sur le sol assez bien entretenu, recouvert d’une herbe vigoureuse et clairsemée au printemps, de feuilles de plus en plus sombres l’hiver. Qui s’accrochent aux semelles lorsqu’il a plu récemment et que le sol est encore humide. On les décroche sur l’une des arêtes qui se trouve à la base d’une statue de pierre. Le buste ou une partie plus importante du corps d’un personnage historique, d’un musicien ou d’un poète. Alors qu’un homme m’adresse la parole. Une barbe naissante mais rare, plus un visage d’adolescent et pas encore celui d’un homme, peut-être ce qu’on nomme un jeune adulte. Avec une voix agréable. Qui dit qu’il a trouvé une pièce de monnaie ancienne quelque part dans le bois. Il me la montre, je le crois. On part à la recherche du reste du trésor, lui avec ma sœur, moi avec mon petit frère. Plusieurs minutes, nous sommes séparés. Les arbres sont plus rapprochés, le sol plus accidenté, encombré de branches et de racines couchées entre les troncs. Le bois semble plus sombre, jamais je ne me suis enfoncé aussi loin. Lorsqu’on les retrouve, j’aperçois sa main faire un geste déplacé à l’égard de ma sœur. J’en ai oublié la forme exacte, mais pas le fait qu’elle m’a immédiatement frappé. Frappé et émoustillé en même temps. Quelques secondes seulement. Le temps de chasser ce mélange déplaisant et nous courrons, ma sœur, mon frère et moi, droit devant pour échapper au bois.
Le bois de Vincennes se trouve être (ce que de rapides recherches m’ont révélées) ce qu’il reste d’une forêt de l’Antiquité. Aux premiers siècles de notre ère. Une forêt qui recouvre entièrement les alentours de Lutèce. Un vaste espace naturel non domestiqué, dangereux probablement aussi, et peuplé d’une multitude de bêtes sauvages. Qu’il est sans doute périlleux de traverser pour sortir ou entrer dans ce qui n’est alors qu’une ville moyenne.
Avant que Philippe-Auguste ne tente une première fois, au 12ème siècle, de se l’approprier, l’emprisonner derrière d’épaisses murailles. Peut-être parce qu’enfant, le jeune prince a poursuivi un sanglier, « par un sentier écarté », puis pris conscience, à la fin de la journée, qu’il était seul et s’était égaré.
Dans « cette vaste solitude des forêts », raconte Rigord dans sa chronique[1], le futur roi commence à errer. Dans la nuit, il rencontre un paysan au visage « hideux et noirci par le charbon » qui tient « une grande hache sur son cou », surmonte ses frayeurs et se fait raccompagner jusqu’au château. Après cet épisode, poursuit Rigord, le jeune prince tombe gravement malade. Et on est dans l’obligation de reporter son couronnement « jusqu’à la Toussaint suivante ».
Pendant plusieurs siècles, une réserve de chasse à l’usage exclusif du Roi de France. Puis la forêt est réduite à servir de bois de chauffage aux parisiens pendant le très rude hiver 1419, en pleine Guerre de Cent Ans. Une guerre pendant laquelle il y aura peu de batailles, mais qui aura pour conséquence de réduire considérablement la population française. On compte près de vingt et un million d’habitants autour de 1310 et ils ne sont plus que huit à dix millions en 1430. De l’autre côté de la Manche, la population passe de quatre à deux millions durant la même période. En Angleterre comme en France, lorsque la croissance démographique reprend, les campagnes sont presque vides, ce sont les villes qui se développent et la transition vers une société marchande s’accélère. Seulement, les ressources manquent, alors on part à la conquête de nouvelles routes commerciales et à la recherche de nouvelles sources de métaux précieux, vers l’orient, plus au sud ou à l’ouest, vers d’autres continents encore inconnus.
La forêt n’est plus qu’un bois un peu à l’abandon au moment où éclate la révolution. La patrie est en danger, alors on la réquisitionne, on la taille, on la découpe et on la dégage pour les exercices militaires. Cent soixante six hectares sont défrichés pour construire des édifices tels que le Polygone de tirs ou la Cartoucherie. Pas le centre de sélection des armées, celui qu’on nomme le Fort Neuf. Dans l’enceinte duquel se tient, du 28 janvier au 4 mars 1962, le tribunal militaire qui juge le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, instigateur de l’Attentat du Petit Clamart. Désigné par ses auteurs Opération Charlotte Corday du nom de celle qui, au nom de la lutte contre la tyrannie, assassina Marat.
Le 5 juillet 1962, suite aux accords d’Evian et après deux référendums, De gaulle donne son indépendance à l’Algérie. La Guerre s’achève, mais, par esprit de vengeance (car ils n’ont plus rien à espérer), des membres de l’O.A.S. (organisation armée secrète), groupe paramilitaire partisan de l’Algérie française, organisent un attentat contre le chef de l’état.
Le 22 août 1962, les deux DS 19 banalisés, dans lesquelles se trouvent Charles De Gaulle, sa femme, son gendre et aide de camp Alain de Boissieu, roulent en direction de Villacoublay où les attend l’hélicoptère présidentiel. Dressées sur leurs suspensions hydropneumatiques, les deux DS arrivent au rond-point de Clamart où sont à l’affut les menus poissons du commando de l’O.A.S. Puissants sur leurs trains avant moto-directeur, les deux fauves sous-marins qui glissent sur l’asphalte vont à leur rencontre. Dissimulés dans une estafette Renault, les membres du commando ouvrent le feu sur les pneumatiques de la DS présidentielle. Qui résistent aux balles. Le chef de l’état et son épouse survivent et l’instigateur de l’attentat, le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, est condamné à mort et fusillé.

Des difficultés plus nombreuses que prévues. A mesure que j’avance, le chemin s’avère plus complexe, plus tortueux qu’il ne le semblait au point de départ. Des premiers développements, premiers paragraphes, près d’une dizaine de pages, je me suis débarrassé. Plusieurs semaines d’errements. A ne pas parvenir à se situer parmi tous ces éléments épars. Positions géographiques et repères historiques disséminés. Ceux qui sont déjà là, prévus au programme et ceux qui s’invitent au fur et à mesure et auxquels il faut faire un peu de place. Qui ne se développent pas, semble-t-il, harmonieusement, débordent pour certains, prennent une place trop importante. Des digressions : des histoires, vraies anecdotes ou épisodes imaginaires, qui débordent du cadre narratif ; des informations, des développements qui détournent le lecteur du sujet principal.
Mais quel est exactement le sujet principal ? Ne sont-elles pas le sujet principal ? Les digressions ?
Ces lignes, ces phrases qui se déploient, s’agglutinent sur le corps du livre à venir. Ces excroissances ou ces tumeurs, j’ignore si elles sont saines ou malignes. Choses dites derrières lesquelles se cachent peut-être de plus affreux secrets encore. Choses tues, mises de côté, repoussées loin du centre, à la périphérie, perdues au fond du bois et que je m’efforce de reconstituer. Comme cette portion du bois où nous allons jouer ma sœur et moi, en rentrant de l’école, alors que notre mère n’est pas encore revenue de son travail.
Sur la carte déployée, contre la paroi inférieure droite de l’agglomération, avec sa forme circulaire un peu allongé pleine d’un liquide vert, le bois ressemble à l’organe vitale d’un être vivant démesuré, à son foie malade qui aurait accumulé et fixé les restes les plus gras et les plus rebutants au fil du temps. A tel point qu’il parait à présent boursouflé, retenu difficilement par un cordon étroit dont le centre se trouve être la porte de Charenton.
La carte je l’ai déployée pour bien délimiter le périmètre du bois et examiner la manière dont il prolonge la ville.
Depuis le milieu du 19ème siècle, depuis que Napoléon III a décidé de l’aménager, par la cession du domaine de l’Etat à la ville autorisé par la loi du 24 juillet 1860, le bois fait administrativement partie de Paris ; mais il se situe, à l’exception d’une bande qui est enveloppée entre le Boulevard Poniatowski et le boulevard périphérique, en dehors des limites visibles de la capitale, au-delà du périphérique extérieure. Et il n’est possible d’y accéder directement en débouchant d’une porte de Paris qu’à partir de la porte Dorée.
A l’origine de mon projet, l’idée que je pourrais, en partant de la place de la nation d’où partait le 26, remonter le cours de Vincennes, marcher jusqu’à la porte de Vincennes et déboucher directement dans le bois. Poursuivre les lignes engagées, sur la page blanche.
Sur la carte, relier l’ensemble des points les uns aux autres, sans en oublier un seul, comme les points numérotés que je m’amuse à joindre, sur les dernières pages du journal de mon père, pour qu’apparaisse une figure mystérieuse, un animal ou un objet.
Sur la carte, au niveau de la porte de Vincennes, on distingue un rond point suspendu au dessus du boulevard périphérique. Une forme inhabituelle, un ovale traversé par deux bretelles identiques, deux bandes légèrement recourbées. Sur le papier, on cherche à se faire une idée du sens giratoire. Du bout des doigts la possibilité de s’embarquer dans un sens ou dans l’autre sur le boulevard périphérique ou de faire le tour complet du rond point pour se rendre de Paris à Saint Mandé. Où les rues, les avenues, sont probablement les mêmes que celles qu’on a quittées de l’autre côté. Peut-être un peu moins hautes (sur la carte, à gauche, huit rectangles laissent imaginer des barres d’habitations, des logements sociaux comme il y en a tout autour de Paris) et peut-être un peu mieux entretenues. Certainement parées de façades d’allure bourgeoises qui ressemblent à toutes celles qu’on rencontre au centre de la capitale. On les imagine larges et bien tracées. On les voit se disperser sur de longues distances, jusqu’à devenir des routes ; d’où l’on aperçoit toujours pas les abords du bois, ou alors, à perte de vue, à leurs extrémités, une teinte verte et sombre, prisonnière des pierres alignées, des chapiteaux et des corniches.
Ce n’est sans doute pas ce chemin que les classes les plus modestes de la population parisienne empruntent pour se rendre au bois le dimanche. Malgré tous ses efforts, explique le Baron Haussmann dans ses Mémoires, pour leur rendre accessible le Bois de Boulogne et le Bois de Vincennes, ils n’en profitent généralement que les Dimanches et les jours de fêtes, « à cause de la distance, du temps à dépenser pour la franchir, à l’aller et au retour, et des frais des transports qui, fussent-ils des plus économiques, finissent par être onéreux quand ils se répètent souvent ». Le reste de la semaine, ces bois demeurent le privilège des plus fortunés, ceux qui « consacrent la plus large part de leur oisiveté voulue à l’exhibition quotidienne de leur luxe de chevaux, d’équipages, et des élégances de toilettes des dames ».
C’est l’idée de Napoléon III d’offrir un « vaste parc aux populations laborieuses de l’est parisien ». Aménager à proximité de la machine à broyer les corps et les esprits un espace pour faire souffler l’armée des ouvriers venus de tout le pays soutenir avec leurs bras l’essor industriel. Des zones de respiration momentanée comme celles qui se sont égarées, en nombre réduit, dans les romans de Zola. Après le long cortège des descriptions, des métaphores filées, des machines monstres (mines, excavateurs ou grands magasins) qui consomment de la chair humaine. Une promenade en barque ou un déjeuner dominical.
Un bol d’air hebdomadaire offert aux populations des « garnis », ces taudis, cabanons ou bouges comme on les nomme alors. Une fournaise l’été et de véritables tombeaux l’hiver. « Les chambres donnent sur des corridors privés d’air et de lumière, écrit un commissaire de police[2] sous Louis-Philippe, les plombs et les latrines, à chaque étage, exhalent une odeur suffocante ; les marches d’escalier sont chargées d’une boue permanente ». Quant aux habitants de ces quartiers, à l’exception des ouvriers, ce sont des « des filous, des voleurs, des souteneurs, les plus sales prostituées ».
Ce n’est sans doute pas par la porte de Vincennes que les petites vendeuses du rayon confection du Bonheur des dames, accompagnées de leurs amants, passent le dimanche pour se rendre au bois. Ou seulement à partir de l’été 1887, lorsque le Chemin de fer nogentais (CFN) ouvrira, entre Vincennes et Ville-Evrard, sa première voie de tramway.

Ma progression continue à ne pas être aisée. A la fois égaré dans l’espace, m’efforçant de trouver le meilleur chemin, celui qui me conduira, le plus rapidement et par l’itinéraire le plus court, jusqu’à l’orée du bois ; et perdu sur la page ou devant l’écran, désespérant de révéler, avec les mots les plus justes, ce qui s’y cache et peut-être ce que je refuse moi-même d’y voir. De là vient peut-être la principale difficulté. Le bois comme lieu de rétention, privé et publique. Pour percer ses mystères, j’avance sans savoir où cela me mène, acceptant d’être surpris, au risque de délivrer ce que j’ai préféré enfouir profondément, au risque d’être confronté à ce qui m’effraie. Au fond du bois.
Trouver d’étroits passages. A l’intérieur de phrases claudicantes, qui peinent à dessiner avec précision le paysage. Depuis le commencement, j’ai le projet un peu chimérique de rendre par l’agencement des phrases, des paragraphes, le spectacle des bois. Dans cet amas de lignes, plus ou moins denses, maigres ou foisonnantes, faire tenir ces arbres debout. Ensembles, alignés et séparés, l’illusion que les lignes et les arbres se ressemblent. Que ces lignes, ces arbres et mes états d’âme se ressemblent. Sans être identiques. Dépourvus de feuilles parce que c’est l’hiver. Leurs branches dressées qui se tordent de mille manières. Dans quelques uns, des formes arrondies et suspendues. Où semblent s’assembler des feuilles minuscules. Des survivantes. A bonne distance, ces assemblages qui balancent sous le vent ressemblent à des nids. Et peindre sommairement, en quelques mots, la mousse verte qui grimpe sur le tronc de quelques uns. De plus en plus haut, de plus en plus loin. Errer jusque là où porte la vue, jusque là où mes mots parviendront. D’abord à dire ce qui distingue un bois d’une forêt.
C’est le succès du Bois de Boulogne, devenu une promenade mondaine en vogue dès 1853, qui conduit Napoléon III a demandé à Haussmann d’entreprendre un travail semblable du coté du Bois de Vincennes. Une réplique symétrique confiée à la même équipe. Sous l’autorité de jean Charles Alphand, Jean pierre Barillet-Deschamps dessine, aménage le Bois de Vincennes (comme il l’a déjà fait pour le Bois de Boulogne et comme il le fera par la suite pour le Jardin du Luxembourg, le parc Monceau, le parc des Buttes-Chaumont et le parc Montsouris) dans le style anglais. De vastes pelouses, parfois légèrement vallonnées, cernées par des massifs arborés ou des bosquets. Comme autant d’îlots destinés à recevoir les convives d’une partie de campagne les dimanches ensoleillés. Des chemins sinueux, mais bien tracés pour les promeneurs. Qui serpentent autour de lacs artificiels. Le lac de Gravelle, situé sur le point le plus élevé du plateau et alimenté par la Marne, qui injecte ses eaux vers les autres lacs, le lac des Minimes et le lac de Saint-Mandé, à travers de minuscules ruisseaux. Qu’on enjambe au cours d’une promenade. Trouvant peut-être un peu conventionnel les cascades factices, les kiosques pittoresques et les décors rocheux. Qui n’ont plus rien d’imprévu quand ainsi ils se répètent et qui, sans doute, ne ravissent plus personne aujourd’hui. Pavillons, chalets et mobiliers ont tous un petit air de famille (confirmé par la visite de n’importe quel autre parc, œuvre de la même équipe). Premier espace vert, à usage public, standardisé, qu’Alphand a l’idée astucieuse de rentabiliser en demandant aux futurs exploitants des kiosques et restaurants de participer au financement de leurs travaux.
A présent, le paysage semble usé comme le décor d’un vieux théâtre parisien ou comme les premières pages d’un roman, lorsque parfois j’en ouvre un. Il est opportun de remarquer que l’aménagement des jardins parisiens est contemporain d’un certain âge d’or du roman en France. Dans les deux cas, on recourt à l’artifice ; on dispose des bouquets d’arbres comme des groupes de mots, on étale les phrases, les une le long des autres, en veillant à ménager des espaces de respiration ; on ménage une progression que le lecteur ou le visiteur découvre à mesure qu’il avance ; on lui tend de fausses pistes, lui joue quelques notes intimes.
L’entreprise peut-être divertissante, pertinente parfois, mais elle m’ennuie le plus souvent. Comme une promenade dominicale en famille après un déjeuner un peu lourd et trop arrosé, dans l’impossibilité de s’aventurer plus loin que la lisière du bois, sur des chemins larges et bien tracés, sans prendre le risque de se perdre, l’envie de courir en tous sens, et me perdre plus encore. Il finit par faire nuit. Couché dans un fossé, pour échapper au froid de la nuit je me blottis sous un matelas de feuilles mortes. Fermant les yeux plutôt que de voir ce qui m’effraie.
Avant d’être réduit à ces développements désordonnés, j’avais essayé moi aussi de partir du bon pied, construire un édifice bien équilibré. Ces lignes démarraient un peu à la manière de celles qui précèdent (sur la page, pas dans le temps, car les lignes qui suivent leur sont antérieures) ; mais elles n’hésitaient pas, elles, à recourir à l’artifice et, pour parvenir à leurs fins, à ruser un peu avec la réalité.
Dans l’espace disponible, place de la Nation, pour être plus précis sur le cours de Vincennes, plutôt que prendre le bus faire quelques pas, marcher jusqu’à la porte de Vincennes, mais, par convenance personnelle, parce que cela sert le propos, faire comme si j’étais parvenu porte Dorée, comme si j’avais remonté l’avenue Daumesnil en provenance de la place du même nom plutôt que de l’ancienne place du trône, puis du trône-renversé à la révolution.
Sans qu’il soit nécessaire de contourner Paris en prenant le PC2, de longer les bâtiments de brique rouge sur la gauche et d’apercevoir, à partir de la porte de Montreuil, les voies désaffectées de la petite ou de la grande ceinture qui reliaient autrefois les faubourgs de la ville les uns aux autres. Sans non plus s’étonner des noms évocateurs des stations qui précèdent la porte Dorée : Sahel, Nouvelle-Calédonie.
Parvenu devant la façade du monumental palais de la porte Dorée qui abrite aujourd’hui la Cité Nationale de l’histoire de l’immigration, mais qu’on connait encore sous son ancien nom de Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie et qui était le Musée de la France d’Outre-mer jusqu’aux années soixante après avoir été celui des Colonies et de la France extérieure inauguré en 1931 à l’occasion de l’Exposition coloniale.
Sur lequel je peux contempler l’imposant bas-relief qui recouvre toute la façade. Une fresque constituée de pierres du Poitou où sont représentés les grands ports maritimes et les aéroports de l’Afrique, de Madagascar, des Antilles, de l’Asie et de l’Océanie et qui est censée célébrer les richesses économiques accumulées grâce aux conquêtes coloniales. Peut-être parce que les seules critiques ou presque, à l’époque, portaient plus sur le coût de telles expéditions plutôt que sur le bien fondé de l’entreprise. D’ailleurs, à l’intérieur, plusieurs fresques disent les bienfaits civilisateurs de la République française dont ont bénéficiés l’Afrique et l’Asie.
A l’extérieur, dans le maigre jardin qui s’étale au pied de l’escalier qui conduit au bâtiment, un trio de palmiers d’inégales corpulences et perclus par le froid semble avoir la charge de l’accueil sans parvenir à attirer l’attention des groupes d’enfants qui se rassemblent avant d’aller visiter l’aquarium tropical qui se trouve sous le musée. Avec le bâtiment, c’est le seul vestige qui reste de l’exposition coloniale de 1931.
Inauguré le 6 mai 1931 par Paul Reynaud, sous le commandement du Maréchal Lyautey, le même qui avait entrepris et réussit la « pacification » du Maroc au début du siècle, l’Exposition coloniale s’étendait sur 110 hectares autour du lac Daumesnil. Toutes les colonies françaises, y compris les protectorats, y étaient représentées : l’Afrique Équatoriale Française, l’Afrique Occidentale Française, l’Algérie, le Cameroun et le Togo, la Guadeloupe, la Guyane, l’Indochine, Madagascar, le Maroc, la Martinique, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie, la Réunion ou la Tunisie. Difficile d’imaginer aujourd’hui, en partant du Palais devant lequel je me retrouve et qui en constituait l’entrée, l’insolite déploiement exotique qui s’abritait sous les chênes centenaires du bois de Vincennes.
Dans le pavillon de l’Afrique Équatoriale Française, la reproduction d’une case indigène du Logone, rivière d’Afrique centrale dont le cours sert aujourd’hui de frontière entre le Tchad et le Cameroun ; dans la section de l’Afrique occidentale française, un village indigène sur le lac Daumesnil ; pour l’Algérie, un minaret ; les cases de chefs et d’indigènes Bamoun, au Cameroun ; la reproduction en réduction de la mosquée Ammoudy de Djibouti ; la reconstitution d’une baie de la Guadeloupe ; la représentation d’une demeure hindoue de Pondichery avec ses éléphants en pierre ; une pagode ; un pavillon octogonal de style annamite du Cambodge ; la reconstitution dans ses proportions exactes du temple d’Angkor Wat ; la maison royale malgache ; le portique des Comores, réplique de celui de Moroni ; des souks marocains ; et une multitude d’autres bâtiments, monuments ou attractions à l’imitation de ceux éparpillés dans l’immense empire colonial français.

A proximité ou à l’intérieur du jardin zoologique, l’ancêtre provisoire de celui dont j’aperçois les rochers entre les arbres, le rocher des singes probablement puisqu’il se trouve à l’entrée lorsqu’on vient de la porte de Vincennes ou celui qui surplombe le plateau des lions. Des fauves sans barreaux, séparés du public par de profonds fossés, des fauves couchés, qui nous observent, des fauves endormis.
Plus loin, au dessus des arbres nus de l’hiver, le Grand Rocher. Lui aussi recouvert d’une peau de béton de cinq centimètres coulé sur des treillis métalliques, en béton armé donc, sculptée et peinte, verte comme celle d’un reptile, pour donner l’illusion de la matière rocheuse, mais dont les bosses et les plis me rappelle du papier mâché. Le même pour monter, sous le sapin, le décor de la crèche à noël.
Son sommet, haut de soixante-cinq mètres, qui se détache au dessus du brouillard matinal, son sommet sans mouflons. Il arrive que les souvenirs de l’enfance soient contredits par la réalité, qu’un lieu autrefois familier paraisse moins vaste qu’il ne le semblait, qu’une personne se montre moins brillante que dans le passé.
D’un gris plus clair que dans mes souvenirs, le Grand Rocher, aussi haut que dans mon regard d’enfant. Le même décor, factice et mystérieux, escaladé par des explorateurs anglais ou américains et leurs porteurs indigènes, sur les images en noir et blanc des épisodes du Tarzan incarné par Johnny Weissmuller.
Arrivé là, j’en ai en assez des singeries et du stuc ; j’en ai eu assez des chemins bien ordonnés et des lisières bien aménagées ; assez de contourner les lieux, de demeurer en surface.
Arrivé là, j’ai décidé d’abandonner ses lignes trop policées.
J’ai invité ma fille à se rendre avec moi sur les lieux, faire à l’occasion quelques photos et lui expliquer ce que je comptais en faire.
mercredi 25 mars 2009
environ 15h – à l’angle du boulevard Soult et de l’avenue Daumesnil – un Quick face à un Macdonald – remonte la place Edouard Renard – rejoint l’avenue Daumesnil à l’extérieur de Paris – 28 palmiers – 25 vélibs – 8 étages de briques rouges – histoires du musée de la porte dorée – l’aquarium – se souvient-elle – par dessus le périphérique – dans un sens et dans l’autre sens – la chaussée semble glisser sous les véhicules de toute taille -dit-elle -vent froid et pénétrant – un pont suspendu qui conduit sur une ile-une barque sur l’eau – maisons bourgeoises de Saint Mandé – joggers éparpillés – à l’angle de l’avenue Daumesnil et de la route de la ceinture du lac Daumesnil – entrée du zoo – fermé pour travaux – odeurs des corps ou des excréments animaux – seulement des chants d’oiseaux – remonte l’avenue Daumesnil – des rongeurs minuscules qui pénètrent ou sortent du zoo – elle grimpe sur un banc pour apercevoir quelque chose – ce qu’ils ont fait des animaux-un rocher éventré – treillis métallique apparent – un conte – mon grand-père frigoriste – qui construit le grand rocher – ses circuits d’aération ou l’isolation des rochers – des zèbres – des gibbons et des macaques -des rennes et des cerfs – des fauves – des hippopotames – des éléphants et des ours blancs- peut-être des danseurs canaques aussi – de loin 3 vautours sous la grande volière – une photographie

[2] Frégier, Des classes dangereuses de la population dans les grandes villes, 1840.
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1962
février 26, 2009 · Laisser un commentaire
Ces lignes pourraient se mettre en route dans le 26. Ces lignes pourraient au moins matérialiser le 26. En se noircissant, même lentement, même maladroitement, avoir les mêmes propriétés que les ondes électromagnétiques chargées de particules de lumière, de photons, percuter les corps et les rendre visibles, pour être plus précis imaginables ou vraisemblables pour le commun des lecteurs. Ces lignes pourraient rendre cet autobus tangible, visible malgré l’obscurité matinale. L’hiver encore se prolongera quelques semaines.
A l’arrière du 26, l’épaule contre la vitre, les yeux à peine accrochés par les points lumineux qui se dérobent au passage. Qui laissent de brèves trainées colorées. Rouges surtout, parfois jaunes, oranges ou vertes. Seulement lorsque le bus ralentit, lorsqu’il s’approche d’un nouvel arrêt, on aperçoit les silhouettes de passants à travers la vitre.
Ceux qui sont à l’arrêt, le corps figé comme des statues de sel, sur le bord du trottoir prêt au plongeon, plus loin avec l’appui nécessaire du mur ou par la fenêtre hésitant à sauter.
Ceux qui se déplacent en vélo, qui glissent sans bruit et sans se soucier du danger.
Ceux qui se déplacent à pied et qui, à mesure que le bus avance, lorsque je ne porte pas une attention soutenue à ce long travelling, semblent se renverser comme des dominos ou chuter maladroitement comme les personnages d’une séquence burlesque d’un film produit par Mack Sennett. Comme si leur existence prenait fin après mon passage.
Ou debout au milieu du bus où les portes en accordéon s’ouvrent pour faire monter ou descendre les passagers. Qui s’assoient en silence, de préférence dans le sens de la marche, le corps encore enveloppé par les remous du sommeil. A certains, il faudra plusieurs dizaines de minutes pour retrouver la parole, à d’autres presque la matinée entière. Maquillé, le visage d’une femme fait croire qu’elle sera plus rapidement disponible, opérationnelle.
En veillant à ne pas prendre trop de place, garder l’équilibre de la pointe des pieds ou du talon, épouser le plus possible les accélérations et les ralentissements.
En direction de la Gare Saint Lazare, comme les passagers du 21, du 24, du 27, du 28 ou du 29. Au chiffre des dizaines, deviner sans difficulté où ils se dirigent. Autrefois, tous les autobus qui reliaient une même gare parisienne avaient le même chiffre pour dizaine.
Le 3 pour la Gare du Nord, le 6 pour la Gare de Lyon, le 9 pour la Gare Montparnasse et donc le 2 pour la Gare Saint Lazare. Une manière de rendre l’espace urbain plus intelligible, plus lisible.
Alberto Manguel raconte, avec l’appui des découvertes des archéologues, que l’invention de « l’art d’écrire » par les mésopotamiens vers la moitié du quatrième millénaire avant notre ère coïncide avec l’édification de « grands centres urbains qui devinrent bientôt des villes-Etats ».[1]
A chaque ligne sa façon d’appréhender, de comprendre l’espace parisien. A chacune sa parcelle de vérité, son échantillon de rues et d’avenues, son fragment d’humanité. L’archéologue qui, dans plusieurs millénaires, chercheraient à comprendre notre civilisation au travers du plan des lignes des autobus parisiens, pourraient peut-être se faire une idée assez juste de qui nous étions. Percevoir clairement que l’organisation de notre espace urbain (son développement autour de grandes gares) visait avant tout à faciliter la circulation des hommes et des biens, des hommes qui se rendent à leurs taches quotidiennes, des biens qui vont garnir les étales de nos échoppes. C’est vraisemblablement à des fins commerciales aussi que les mésopotamiens destinèrent leur invention de l’écriture.
A présent, la manière de distribuer les lignes des autobus à travers l’espace parisien est moins arithmétique. Si, comme certains, on n’accorde aucun crédit aux ressources du hasard, on pourrait soupçonner que quelqu’un a cherché à brouiller les pistes. A présent, il est plus difficile, pour s’y retrouver, de les classer par le nombre qu’ils arborent. Et ne pas se laisser tromper par le 22, le 92 ou le 52 et croire que tous les autobus qui se terminent par un 2 rejoignent la place de l’Etoile.
Chez Stobée, on peut lire, dans un extrait de l’Arithmétique d’Aristoxène, que Pythagore portait un vif intérêt « à la recherche sur les nombres et que, au lieu de s’en tenir à l’usage qu’en font les marchands, il l’ait fait fortement progresser, allant jusqu’à assimiler toutes choses à des nombres ».[2]
Moi-même, il m’arrive parfois d’accorder aux nombres des propriétés qui dépassent leur usage habituel. Dans ma date de naissance, il y a trois six au total. Résidé un nombre incalculable de fois au six, à Paris ou en banlieue, et j’ai toujours perçu cela comme un excellent présage ; à plusieurs reprises, considéré le neuf, un six inversé, comme l’indice de profonds bouleversements à venir. Aujourd’hui, à l’endroit même où je vis, le 96 croise le 26. Et j’ai récemment pris conscience que le 26 est le 62 à l’envers. L’année des Accords d’Evian, l’année de la fin de la Guerre d’Algérie.
Il se souvient. En notant qu’à partir de la ligne qui s’avance, l’usage de la troisième personne se substitue à celui de la première. Que celui qui rassemble ces mots et ces phrases en espérant trouver un ou plusieurs lecteurs laisse sa place à celui qui ne porte pas encore de nom. Pas un narrateur, parce que le mot, en particulier sa désinence en –eur, suggère qu’il s’agit d’une fonction, une tache à accomplir, celle d’un mécanicien ou d’un manœuvre sur le point de se mettre au travail. Ni un anonyme, ni une « non personne », comme l’appelle Benveniste, il est celui qui surgit sans avoir été préalablement annoncé ; celui avec qui le lecteur de ces lignes n’est pas encore familier et il faudra probablement plusieurs dizaines de pages pour qu’il s’habitue à sa voix, lui fasse entière confiance, et même qu’il oublie sa présence.
Il se souvient. Et c’est aussi une façon de mettre un peu de distance avec ce qu’il va tenter de raconter. Recouvrir sa face d’un masque peut l’aider à avancer.
Il se souvient de s’être retrouvé sur une autre ligne. Une ligne à trois chiffres, donc plus éloignée du centre. Le 103, le 104 ou le 105 écrit sur un fond rouge. A l’extrémité d’une voie de métro. Où les lignes sont nombreuses, plusieurs centaines de tronçons, des segments morcelés par des gros points, à intervalles réguliers, de 100 à 200, 200 à 300, jusqu’à 500, peut-être plus, à se nouer, dans un désordre apparent, comme des rubans colorés, se déployer, serpenter d’une église à un centre commercial, de la mairie au stade, d’une porte à un lycée.
Assis ou debout à proximité du machiniste, de son père. A observer ses gestes lents et minutieux qui conduisent la machine, déplacent avec autorité le levier de vitesse, du bout des doigt font grincer les portes qui se plient et se déplient le plus souvent simultanément. Pour faire monter et descendre les passagers. Peu nombreux à cette heure de la journée. Des vieilles qui prennent leur temps pour descendre, des hommes sans âge les bras ballants. Qu’on aperçoit de dos par la fenêtre avant de les dépasser, de les voir disparaitre. Plusieurs tours parfois, des boucles. Pour chercher à comprendre ce qui lui arrive. Un circuit identique. En silence. D’autre visages ou les mêmes, ou personne. Dépasser plusieurs stations sans s’arrêter. Gagner un peu de temps. En boucle. Comprendre ce poids. Se lever pour lui poser la question. Attendre que le dernier soit monté sans dire un mot. En boucle. Se rasseoir derrière lui. Suivre des yeux la trainée blanche d’un avion entre deux bâtiments. Caché derrière son dos démesuré, derrière son dos bien calé sur le siège démesuré de son siège. Où il a déposé sa veste. Comme il fait chaud. En boucle. Ce qu’il ramène avec lui. En boucle. Pendant qu’il ramasse toute sa monnaie. Parce qu’il ne fait pas l’appoint. En attendant qu’il termine son service. En boucle. En attendant de retrouver la voiture qu’il conduira sur plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à la maison.

Sur ses genoux, il ouvre un livre. Un livre de grande taille avec des illustrations au début de chaque chapitre. Au début de chaque conte, car c’est un livre de contes.
Jadis, sur les ordres du gouvernement et du parlement, urbanistes, architectes et magiciens observaient le plan de la cité. De la porte de Clignancourt à la porte d’Orléans, de la porte Dauphine à la porte des Lilas, le constat était simple : on ne pouvait construire de nouveaux logements. Dans le passé, il avait été possible de détruire des quartiers entiers, tracer de larges avenues, aménager de grandes places aérées, construire des bâtiments disposant de plus d’étages, des appartements plus spacieux et ainsi loger l’ensemble de la population. A présent, c’était devenu impossible. On ne pouvait tout de même pas construire par-dessus les immeubles plus anciens indéfiniment.
Les urbanistes prirent d’abord la parole. Il n’y avait pas d’autre solution que la construction des habitations nouvelles sur des terres éloignées du centre de la cité, des terres laissées vierges depuis le temps où les hommes cessèrent de vivre du travail de la terre. Ces contrées étaient difficilement accessibles et on convint qu’il fallait, avant d’y installer une portion importante de la population, tracer de nouvelles voies de circulation. Ainsi, sur la carte, on dessina au crayon les routes futures qui se prolongeaient à partir des portes de la cité. Seulement, un problème demeurait. Comment construire en un temps limité autant de nouvelles habitations ?
Les architectes trouvèrent la solution. L’invention de nouveaux matériaux plus souples et plus légers pouvaient permettre de pré fabriquer à la chaine des maisons toutes identiques et faciles à construire. Tous tombèrent d’accord pour lancer la fabrication de ces maisons instantanées. Mais il restait une difficulté importante et qui semblait insurmontable. Les hommes qui résideraient aussi loin du centre de la cité ne pourraient en une seule journée se rendre sur leur lieu de travail et rentrer chez eux.
Alors les magiciens s’avancèrent. Il y a bien longtemps un de leurs plus brillants représentants, un dénommé Charles Darwin, avait démontré que, chez chaque espèce, le changement de mode de vie déclenche des modifications sensibles de la morphologie. Et, grâce aux dernières découvertes de la génétique, il devenait réalisable de transformer les membres inférieures des éléments mâles de la population destinée à être déplacée à la périphérie. Les plus hautes autorités de la cité donnèrent leur approbation à ce projet, mais personne ne se demanda ce qu’il adviendrait de l’état d’esprit ou de l’humeur de ceux qui deviendrait par la suite des centaures.
A proximité d’un bois, six enfants, trois garçons et trois filles, sont déjà couchés dans leur petite maison. Identique aux dizaines de petites maisons voisines. Ils ne dorment pas encore, mais ils attendent que le sommeil vienne les emporter. Leur mère patiente dans la cuisine.
A travers les murs fins de la maison, ils entendent le bruit du moteur d’un véhicule qui s’approche, se range et son vrombissement s’éteint. A travers les murs aussi minces qu’une feuille de papier, ils croient entendre son souffle.
Qui s’enfouit un plus profondément sous ses draps, « le plus jeune était fort délicat et ne disait mot ».
[1] Alberto Manguel, Une histoire de la lecture (Actes Sud 1998).
[2] Les écoles présocratiques (éditions Gallimard 1991)
[3] Philip Brooks, Allan Hayling, 17 octobre 1961 : une journée portée disparue (1992). Cette image n’a pas été prise dans le 26 et n’est pas un document datant de la Guerre d’Algérie, mais une photographie extraite d’un film. Il s’agit donc d’une reconstitution.
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