En un instant prendre un titre. Pas plus d’un mètre cinquante plus loin et devant en diagonale. Pas une place contre la vitre, une place du côté du passage. Une place qui rend la lecture de l’autre possible. Une lecture partagée mais superficielle, une lecture en diagonale.
Prendre comme en prendre connaissance d’abord visuellement et d’immédiatement (du moins en apparence) en extraire du sens. Du sens qui résonne étrangement en moi.
Un gros titre. SHERAZADE FACE A SON BOURREAU. L’épaisseur des mots. Leur manière de prendre corps en nous. Comme ils se lient aux mêmes mots ou aux mots semblables rencontrés ailleurs. Enregistrés et répertoriés quelque part. Un coin où l’on retrouve des sons, des images, des sons qui correspondent à des images, des couleurs, des parfums, une tonalité.
A présent, je ne me souviens plus comment le prénom était orthographié. Shérazade ou Shéhérazade. ( L’impossibilité pour la mère du narrateur de lire une autre traduction des Mille et une nuits que celle de Galland dans la Recherche. Le Temps retrouvé je crois.)
Peut-être même Chérazade, comme je l’ai déjà vu écrit une fois. Peu importe, l’effet est le même. Cela percute ou se noue quelque part. Dans le décor pourtant, nulle soierie, nul tapis ou natte d’osier, pas l’ombre d’une datte ou d’une outre gonflée de miel, encore moins le musc ou l’encens. Seulement le contact froid de la dalle de béton. Coulée à la périphérie de la ville, le long d’une tranchée où le RER se glisse, presque sans bruit, à intervalles réguliers.
On ne peut pas non plus dire qu’elle ait grandi dans le moule de la beauté et pas plus qu’elle avait des traits exquis. Seulement, un jour, alors qu’elle faisait, comme chaque midi, l’achat de son déjeuner au « Délices de l’orient », un restaurant chinois près de son lycée professionnel, la femme qui la sert habituellement lui parut plus âgée qu’elle ne l’avait semblé jusque là. Au point qu’elle se demanda s’il s’agissait de la même femme.
Vous connaissez peut-être déjà l’histoire. Il y en a d’autres identiques. Un présent, une friandise. Quelques mots, peut-être un présage qu’elle croira le temps de reprendre le cours de sa vie. Une rencontre avait-elle lu. Si cela arrive. Ce qu’il faudrait lui dire à l’autre.
Le bourreau. Rien d’interdit, du moins grammaticalement. Des mots qui ne peuvent cohabiter.
Qui se bousculent. Qu’il y en ait un qui renverse l’autre. Plutôt le dernier. Celui qui reste.
Pas le bourreau des histoires. Le visage caché et la hache levée, aux ordres d’un prince finalement magnanime. Non. Etrangement, le mot ne s’est pas arrêté de grandir. Il a pris avec l’Histoire une tonalité moderne, le sens qui va avec son temps. Il a épousé la barbarie de son temps. De masse ou solitaire et dérisoire.
Cinq litres d’essence aspergés sur la dalle de béton et le nom de Shérazade qui prend feu sous nos yeux.
Articles classés sous ‘au nord’
En gros titre
février 12, 2009 · 2 commentaires
Catégories : au nord
AFP copier/coller
janvier 21, 2008 · Laisser un commentaire
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»
probablement un clandestin
tombé du train d’atterrissage d’un avion
probablement un clandestin
tombé du train d’atterrissage d’un avion
découvert ce matin par deux employés d’une entreprise de montage de film.
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»,
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»,
probablement un clandestin
la température du cadavre s’élevait à 29 degrés
29 degrés
29 degrés
et qu’il était donc probablement vivant avant sa chute
probablement un clandestin
probablement un clandestin
vivant avant sa chute
les débris éparpillés sur une zone de 50 m2
vivant avant sa chute
Le corps a été retrouvé à Soisy-sous-Montmorency (Val-d’Oise), commune qui se trouve sous le couloir aérien de Roissy
probablement un clandestin
vivant avant sa chute
29 degrés
50 m2
et qu’il était donc probablement vivant avant sa chute
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»
Les débris humains d’un homme «à la peau mate»
étaient en état de choc.
probablement un clandestin
Catégories : au nord
249
janvier 21, 2008 · Laisser un commentaire
Le 249 est un bus qui relie Dugny à la Porte des Lilas, ou inversement. Il traverse La Courneuve, Aubervilliers et Pantin, entre autres ; une autoroute,deux nationales, un parc départemental et j’en passe. Autrement dit, il ne faut pas trop se fier aux horaires affichés dans les abribus. Et, à moins d’envoyer sur orbite un satellite chargé de mesurer l’importance des encombrements qu’il rencontre sur sa route, le nouveau système d’affichage électronique ne nous est pas, non plus, d’un grand secours. Je travaille à proximité d’Église de Pantin, ce qui veut dire que, lorsque je le prends, le 249 est déjà passé au travers du carrefour des Quatre chemins et a déjà franchi le canal de L’Ourcq et la nationale qui conduit jusqu’à Meaux. Je le prends donc en bout de course, quand je suis fatigué et que je ne suis pas pressé. Aujourd’hui, c’était le cas. La nationale était encombrée, comme tous les jours en fin de journée, mais je n’ai pas trop attendu. Le bus est encore assez chargé -des noires courageuses, les sacs remplis de denrées exotiques achetées aux Quatre chemins, des casquettes et des bonnets, casques mp3 vissés sur les oreilles, des poussettes, des boulots un peu flapis par la journée de travail- lorsque j’y grimpe en me glissant pas trop loin de la sortie. Je suis debout. J’ai le même mal de ventre depuis plus d’une dizaine de jours. Au départ, j’incriminais le couscous que m’avait cordialement offert le voisin pour fêter la fin du ramadan. Il faut dire que j’en ai mangé pendant près d’une semaine. Ce n’est pas très douloureux mais dérangeant, au point de me réveiller une ou deux fois par nuit. J’ai l’impression que ça remue à l’intérieur, que l’intestin serpente, presque cognant contre mon ventre. J’appréhende le regard des autres passagers. Un barbu, à quelques centimètres, heureusement trop absorbé par la lecture d’un gratuit. Je n’ose pas porter mon regard vers des voyageurs plus éloignés. Peur qu’ils me dévisagent, qu’ils me jugent. Ce matin, j’ai avalé un pansement gastrique, mais il ne fait plus d’effet à présent. Ça semble lentement me grignoter à l’intérieur, par fines bouchées, en mâchant avec soin. Ça prend son temps. Je ne sais comment il est rentré ni par où. J’ai parfois des moments d’inattention ou de faiblesse. Trop enthousiaste. Quand ça arrive un soir, après un repas, ou le matin avant de déjeuner, je me dis que c’est l’histoire de quelque heures au plus ; le mal va disparaître au bout d’une bonne nuit, après un peu de repos. Mais ça fait plus d’une semaine que c’est là. Parfois,j’oublie, lorsque je suis occupé. Mais là, la journée terminée, je suis seul dans le 249. On a dépassé le cimetière, on longe les briques rouges de la cité des Pommiers (une ancienne cité jardin). Le bus a quelques difficultés pour grimper jusqu’au Belvédère. Dans une poussette, une petite fille me regarde, semble s’interroger. Elle a des yeux noirs, profonds et les cheveux légèrement ondulés. Son regard me soulage un peu . J’aimerais, mais je ne peux pas lui parler, alors je lui tire la langue et elle ne bouge pas , mais ses yeux semblent briller. C’est un sourire. Mes yeux se dérobent.
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Croissant de lune.
janvier 21, 2008 · Laisser un commentaire
Nouvelle lune. Les nuages se rangent les uns contre les autres. Une couverture de coton, grise, épaisse, en mouvement sur le ciel. Presque la pénombre en plein après-midi. Une pluie soudaine. Le macadam noir, scintillant, lustré comme la peau d’un pachyderme. Une course pour s’abriter, presque glissant sur des patins. Un abribus débordé jusque sur la chaussée. Les passagers se déversent à l’intérieur de l’autobus, s”entassent. Le froissement des robes de satin ou de soie de l’aïd, l’odeur de fleur d’oranger. Un visage doré. Quelques mots partagés. Des feuilles d’érable, des étoiles éphémères, mouillées sous les roues des automobiles. Il ne m’est pas habituel de fêter la fin du ramadan en automne.
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SANGUIN
janvier 21, 2008 · Laisser un commentaire
Début mai, premières chaleurs, les parcelles de verdure de la cité encore gorgées d’humidité, des papiers usagés en voie de décomposition, des nuées d’insectes non identifiés pullulent à mesure que les odeurs remontent. A cette époque de l’année, quelques millions de tonnes d’ordures quelques milliards d’appels téléphoniques et une quantité innombrable d’images ont été ingurgitées, digérées, vomies parfois. Un sexe démesuré, en gros plan, un démagogue déverse sur un auditoire tout acquis des phrases simples, immédiatement comprises, assimilées, crache son sperme sur des talons hauts perchés. Une puanteur. De ma poubelle se sont échappées une puis deux chenilles, il en vient d’autres, au fond il me semble que ça grouille, un peuple s’agite. Bientôt c’est la guerre…
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janvier 14, 2008 · Laisser un commentaire

Au nord, lorsque le vent a l’odeur du printemps qui s’avance, la lumière du soleil, qui s’attarde un peu plus chaque jour, teinte de rose la partie la plus haute des tours de la cité. Ces quelques rayons permettent aux plus jeunes de prolonger leur partie de foot. Des courses d’un bout à l’autre de la dalle, des appels qui retentissent jusqu’aux étages les plus hauts, vestes et gilets en trop amassés sur le côté, le ballon devient de moins en moins visible et la tension semble d’un coup retomber. Un premier est déjà en route pour chez lui, deux autres sont en train de lui emboîter le pas et le peu qui restent s’aperçoivent qu’il est l’heure de rentrer. Une femme qui parait âgée, dressée sur ses béquilles, tente courageusement de traverser leur terrain de jeux. Trois garçons s’exercent à jongler, alors elle accélère le mouvement de ses quatre pattes, comme une araignée menacée, avant de regagner la première cage d’escaliers. Le dernier glisse le ballon sous son tee-shirt; cela lui donne l’air boursouflé et, de mon balcon, d’où je l’observe depuis quelques minutes, ne distinguant plus ses pieds, il a l’allure d’un scarabée qui regagne son coin de mur.
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janvier 14, 2008 · Laisser un commentaire
Au nord, le premier soleil revêt l’air encore frais d’un voile blanc presque transparent qui recouvre les arbres, les bâtiments ou les automobiles comme les meubles d’une maison inoccupée.
Fayçal plisse les yeux, protège partiellement son visage de la main, ébloui par les bris de verre étalés sur le sol, à la gauche du banc de l’arrêt du bus où il s’est assis. Certains morceaux, les plus grands, sont très tranchants, lui semblent menaçants, d’autres, les plus petits, sont si nombreux qu’il lui semble qu’il sera impossible de réassembler les pièces du puzzle pour reconstruire la vitre qui protégeait une affiche vantant l’actualité d’un grand magasin parisien.
Nue, cette dernière teinte l’abribus de rose, une couleur qui tranche avec le pull kaki de Fayçal. Il est trop grand, mal coupé, lui donne le sentiment d’être gonflé comme un ballon et il est manifeste qu’il n’a pas été acheté dans le commerce, alors Fayçal appréhende les moqueries de ses camarades de collège, il a honte de porter le pull qu’a tricoté sa mère.
Maintenant, il se pince discrètement le nez. L’odeur d’une forme humaine, assise près de lui, pliée vers l’avant, recouverte de tissus froissés, assemblés ou plutôt enfilés les uns après les autres, les uns sur les autres, sans souci du regard d’autrui, uniquement pour se protéger du froid, l’indispose. En l’observant du coin de l’oeil, Fayçal remarque que son pull est mité ici et là, laissant apparaître les couches plus profondes de sa tenue vestimentaire, de véritables abîmes par endroits qui lui font esquisser un léger sourire.
photos : Lanarius.
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janvier 14, 2008 · Laisser un commentaire

Au nord, le temps s’est figé dans les murs, les arbres décharnés, les vieux toboggans, les automobiles assoupies. Chaque matin, par la fenêtre, je retrouve le ciel dans l’état où je l’avais laissé la veille, les nuages décidés à rester à leur place et à ne plus en bouger. Les jours s’égrènent, identiques, prisonniers du présent; à peine les saisons en modifient la lumière, les couleurs. L’avenir est trop incertain pour qu’on y pense et le passé est encombré des restes de batailles perdues, des traces d’exodes forcés. Le soir, dressées comme des vigies, les tours guettent la lueur de feux lointains, l’écho de colères contenues.
Dans sa chambre, Varesh lit, armé d’une lampe de poche, un roman de Jules Verne Vingt mille lieux sous les mers. Deux de ses frères plus âgés dorment profondément et les deux autres seront au travail la nuit entière; alors le jeune sri lankais imagine qu’il est le redoutable capitaine Némo et que, parmi son équipage, deux courageux matelots ont fait une périlleuse sortie en scaphandre déterrer les merveilleux trésors de l’Atlantide. Le Nautilus stationne à cinq milles pieds au dessous du niveau de la mer et Nemo ne semble pas décidé à remonter à la surface.
Catégories : au nord
janvier 14, 2008 · Laisser un commentaire

Au nord,posées sur le balcon,accrochées à la fenêtre de la cuisine, les antennes paraboliques poussent comme du chiendent sur la façade des immeubles. En plein jour, les cités ressemblent à des cyclopes assoupis autour desquelles on doit circuler discrètement pour ne pas les réveiller. Parfois la nuit, réfléchissant la lumière d’un appartement proche,l’un d’entre eux semble ouvrir l’oeil et les passant surpris préfèrent presser leurs pas pour rejoindre leurs appartements.
Lorsque Nadia rentre chez-elle, après avoir récupéré sa fille, elle ne croise presque personne à l’exception des éboueurs qui s’agitent autour de la benne à ordures, mais elle ne prend jamais peur malgré l’heure tardive. A la maison, elle réchauffe les restes d’hier pour toutes les deux sans prêter attention aux ronronnements de la télévision allumée dans le salon. En regardant par la fenêtre, elle peut suivre des yeux la trace lumineuse laissée par le RER qui s’éloigne plus loin dans l’obscurité. Le matin, elle le prendra dans l’autre sens,en direction du centre, pour se rendre au bureau où elle assure depuis trois mois le remplacement d’une attaché de clientèle en congé maternité. Elle a le sentiment qu’on l’apprécie, mais son contrat va bientôt prendre fin. Une amie lui a parlé d’un contrat à durée déterminée au service d’état civil de la mairie où elle a déjà travaillé l’an dernier; on lui a aussi proposé une formation pour améliorer son anglais dont elle a tout oublié. Elle a souvent l’impression d’avoir la mémoire courte; elle ne se souvient même pas de l’emploi qu’elle occupait l’hiver dernier; enfin, elle n’est jamais restée plus d’un mois sans travailler; si on veut travailler,on trouve. Elle pense qu’on apprécie ses qualités professionnelles. Elle sait qu’elle retrouvera du travail, sinon elle suivra une formation, ça l’aidera sûrement à retrouver du travail. Même si son contrat va bientôt prendre fin, elle ne veut pas être en retard demain, alors elle ne va pas tarder à aller se coucher. Elle veut qu’on garde une bonne opinion de son travail; d’ailleurs, elle effectue même des taches qu’on ne lui a pas demandées. Elle sait qu’elle retrouvera rapidement un emploi. Quand on veut on peut…
photos : lanarius.
Catégories : au nord
janvier 14, 2008 · Laisser un commentaire
Au nord, lorsque le mercure n’a plus la force de s’élever, le froid semble blanchir l’air que l’on respire, à tel point qu’on pourrait en saisir une parcelle dans le creux de la main. Les corps figés patientent, debout ou assis, expirent une légère fumée que le vent qui parcourt le quai efface aussitôt. Pour la plupart, ils regardent dans la même direction, de l’autre côté du quai, un autre quai qui conduit dans une autre direction. Certains s’observent, se reconnaissent, habitués qu’ils sont à migrer à heures fixes : l’homme à la chevelure luisante et au blazer maculé de pellicules, son attaché-caisse à la main, le noir longiligne en baskets rouges et blanches, les écouteurs sur les oreilles, une femme sans âge sous une parka verte, le vieil arabe dont le pull gris s’extirpe par les manches de son costume marron.
Certains font quelques pas sans jamais réellement s’éloigner de leur position de départ, tournent parfois sur eux-mêmes; d’autres s’absentent quelques instants derrière un abri précaire, il en est même qui, pas à pas, dessinent sur le sol des formes maladroites, ni courbes ni droites, esquissées puis brutalement interrompues. Une jeune femme, le sac en bandoulière, s’impatiente, observe l’horizon d’où le train doit venir, glisse son regard sur la voie qui, quelques centaines de mètres plus loin, semble se nouer à une autre voie; l’une revient et l’autre part (ou peut-être est-ce l’inverse) en l’espace d’une journée. Elles se glissent ainsi du nord au sud dans le canal asséché qui court vers le centre de Paris, à ses deux bords consolidé par d’imposants murs de pierre qui laissent à peine entrevoir le sommet des cités où vivent ceux qui s’y engouffrent le matin, puis elles reviennent, hoquetant, vers leur point de départ déverser leur cargaison de voyageurs fatigués.
Il fait déjà nuit, les pas empressés retrouvent aisément leur chemin, les regards, levés vers les fenêtres des immeubles, reconnaissent les lueurs ondoyantes des postes de télévision.
photographies :christophe jacrot.
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