Une compression

Val de Seine. 160 commerces sur trois niveaux. 8 commerces alimentaires, 66 commerces non alimentaires, un grand magasin, 45 hôtels, cafés et restaurants, deux cinémas. Le plus grand aquarium d’Europe, destiné à la défense de la faune et de la flore des océans, à protéger les espèces en voie de disparition. Des plus petites espèces aux monstres marins.
Trois parcs d’attraction qui reconstituent trois périodes historiques différentes : l’Antiquité Romaine, le Moyen-âge et la Grande Guerre. Qu’on parcoure en famille de préférence car les enfants de moins de seize ans ne sont pas admis. On peut  se rendre dans les aires de restauration qui sont disséminées tout au long des promenades. A partir du printemps, les activités aquatiques sont nombreuses, notamment celles qui s’inspirent des joutes moyenâgeuses. Les manèges à sensation qui pastichent les combats de la Première Guerre Mondiale sont eux ouverts toute l’année.
200 hectares de bureaux construits dans des styles architecturaux d’inspiration « néo traditionnelle » comme le style haussmannien.
Une manière peut-être de considérer que les hypermarchés sont les héritiers des grands magasins parisiens nés au XIXème siècle. Qui s’adressent à une clientèle plus aisée néanmoins. Pas au plus grand nombre. Ils ne s’y rendent pas. Alors qu’ils vont en masse dans les grandes surfaces qui les attendent à la périphérie des villes. En province ou en banlieue. En France le premier supermarché remonterait à 1958. L’Express Marché, installé en banlieue parisienne. Son créateur, Pierre Goulet, qui s’est rendu au préalable aux Etats-Unis pour étudier le fonctionnement des grandes surfaces américaines qui existaient déjà depuis près de trente ans, s’applique à sa création sans ne rien laisser au hasard. Fait tirer feux d’artifice et sa promotion jusque dans les salles de cinéma. « La ménagère y trouve absolument tout ce qui est nécessaire à l’approvisionnement d’une famille » dit une revue.
Ses concurrents, eux, vont naitre en province. A landernau, en Bretagne, pour les magasins Leclerc qui créent leur premier hypermarché en 1964. A Roubaix, dans le Nord, pour le groupe Auchan.


Beausoleil. 150 000 m² de surface commerciale. 220 commerces sur deux niveaux. 18 millions de visiteurs par an. Un parking de 6000 places. Une grande surface culturelle, un grand magasin, un hypermarché, un magasin de meubles, d’articles de sport, d’électroménager. 16 salles de cinéma, 20 cabinets médicaux.Suite à l’effondrement du toit qui avait fait, il y a neuf ans, plus d’un millier de victimes, le centre commercial a entièrement été rénové et rebaptisé. La rénovation a duré deux ans : un nouveau plafond, de vastes ouvertures vitrées et une nouvelle décoration sur le thème de la nature. Etangs et bouquets d’arbres peints en trompe-l’œil ; univers sonore rappelant les bruits de la faune et la flore des anciens bois alentours ; parfums artificiels diffusés dans les espaces marchands.
Si on se trouvait en ville et si on était au XIXème siècle, on parlerait de panoramas. « L’art se met au service du marchand »[1]. En charge de divertir la clientèle des passages ou des centres commerciaux. Qu’ils y passent le plus de temps possible, qu’ils s’y promènent en famille, qu’on puisse garder ses enfants pendant qu’ils se préoccupent de leurs achats, que le temps passé à consommer ressemble au temps des loisirs, c’est le cahier des charges  de l’artiste dont le métier est d’embellir les centres commerciaux.
Avant de se consacrer totalement à l’invention de son procédé photographique, Daguerre lui-même a peint des panoramas. Et la photographie se développe simultanément au développement de la consommation de masse. Solidaire des conquêtes coloniales, du déploiement des réseaux ferrés, maritimes et aériens, témoin de l’accélération des machines, de l’intensification des combats, prosélyte des bénéfices du confort domestique et des plaisirs immédiats.
Edward Ruscha n’est pas à proprement parler un photographe. Un peintre, un graveur. Qui, reconnait-il lui-même, prend en amateur des clichés de lieux, d’environnements, d’objets de consommation courante, d’habitations en vue de réaliser ensuite ses peintures. Sans souci du cadrage, sans affect non plus, comme le ferait n’importe quel amateur ou comme œuvrerait peut-être le reporter d’un journal local ou un employé municipal chargé de préparer l’aménagement d’une rue, d’un pâté de maison ou d’un centre commercial.

Les deux églises. 28 227 m² de surface commerciale. 147 commerces sur trois niveaux. 35 000 clients par jour en moyenne. 150 millions de chiffre d’affaire annuel. En plus des magasins traditionnels de meubles ou de vêtements et des hypermarchés, on trouve une patinoire, une piscine, 350 caméras de surveillance et un commissariat.
Ces derniers mois, le nombre des vols à l’étalage y a été multiplié par huit. Des jeunes ont été interpellés, mais aussi des mères de famille. Jugés en comparution immédiate, il ne leur est plus permis de se rendre au centre commercial et tous leurs déplacements sont maintenant contrôlés par la brigade de répression des crimes à la consommation.
Autrefois, seuls les biens culturels, les disques en particulier, les accessoires de mode figuraient parmi les articles dérobés ; à présent, cela touche même les articles de première nécessité, la viande et le lait maternisé destiné aux enfants en bas âge. Chaque soir, lorsque les magasins sont fermés, ceux qui attendent que les employés chargés du nettoyage jettent les produits endommagés ou usagés dans les rayons, les denrées périmées, sont de plus en plus nombreux. Surtout des femmes et des personnes âgées. Pour quelques restes, certains peuvent en venir aux mains. On a retrouvé récemment le corps d’un homme de quatre-vingt neuf ans derrière un supermarché. Sans savoir s’il est mort de froid ou d’une autre manière.

Fourny 2. 106 000 m² de surface commerciale. Plus de 190 magasins sur deux niveaux. 6500 places de parking. Il faut en moyenne six minutes pour trouver à se garer. Un multiplexe de quinze salles. Le plus grand cinéma du pays en terme de fréquentation. Adossé au plus important centre automatique de location de vidéos, doté de son propre parking. Près de 5000 DVD en tous genres (comédie, drame, aventures, policier, anticipation, gore, pornos…) retirés chaque jour dans les quinze distributeurs. A quelques mètres des files d’attente, le parking ne désemplit pas.
Clichés de stations-services, d’habitats préfabriqués californiens, de piscines. Edward Ruscha s’est beaucoup consacré aux archétypes de l’American way of life. Aux parkings également. Vastes aires destinés aux automobiles en provenance des faubourgs, des banlieues de villes qui s’étendent de plus en plus loin. Gagnent sur des terres inoccupées, sur le désert, repoussent toujours plus loin les frontières. Vus du ciel, les parkings que Ruscha représente sont de formes géométriques diverses ; le plus souvent vides, ressemblent aux figures abstraites des peintres américains des années cinquante. Aux images aériennes vues par les pilotes américains. Des aérodromes japonais dépeuplés. Leurs avions décollés, en mission. Zéros. Iconographie militaire.

Ces images comme les autres, Ruscha les publie par séries. Ne les expose pas alors.
Les titres des ouvrages qui les contiennent attestent du nombre des clichés (« Twentysix Gasoline Stations », « Nine Swimming Pools and a Broken Glass », « Thirtyfour Parking Lots »…). Des livres de petit format qu’il publie dans les années soixante et soixante-dix, des livres qu’on peut imaginer dans les rayons d’un supermarché.

L’Acropole. Plus de 200 commerces sur trois niveaux. 21 hôtels, cafés et restaurants ; 10 commerces alimentaires, un grand magasin ; 38 services aux particuliers ; un cinéma. 5300 places de parking. Une fréquentation annuelle de 30 millions de visiteurs. Un visiteur sur trois est un jeune de moins de 25 ans. Qui reste en moyenne 3 heures et trente minutes dans le centre commercial. Une capsule hermétiquement close par des portes automatiques qui ne laissent passer l’air extérieur que quelques secondes, pour limiter la consommation en énergie nécessaire au fonctionnement de l’air conditionné. Recouverte par une verrière de 8000 m² qui permet d’éclairer les galeries marchandes les trois quarts du temps où elles sont ouvertes.
Sur les écrans de surveillance, l’image n’est pas absolument nette. Difficile de reconnaître les visages de la vingtaine de jeunes garçons qui déambulent sur la place centrale du centre commercial. L’entreprise de sécurité privée engagée par les commerçants n’a pas voulu ou pas pu faire les dépenses nécessaires à l’installation de caméras intelligentes qui peuvent suivre et identifier des individus s’ils sont répertoriés dans une base de données. On se contente de caméras fixes posées dans les zones considérées comme stratégique.
Sur les huit écrans correspondant aux huit caméras disposées sur la place, les jeunes (quand ils sont en mouvement), leurs silhouettes, voyagent très vite d’un écran à un autre comme des êtres surnaturels dépourvus d’existence matérielle et solide, des fantômes qui disparaissent d’un côté pour apparaître d’un autre. Semblent se déplacer sans raison. Certains s’en tiennent pendant un certain temps à un même déplacement répété, un mouvement d’allers et retours semblable à celui d’animaux en cage ; d’autres introduisent des ruptures et il est fréquent de les perdre sur les écrans de contrôle pendant quelques secondes.
Semblent se connaître sans pour autant former un groupe ou une bande constituée ; sont ensemble en fonction des aléas de leurs mouvements, de leurs assemblages en groupes d’importance variable, mais ils demeurent fondamentalement isolés, prisonniers d’eux-mêmes, les écouteurs fixés aux oreilles. Comme dans le cas d’une meute de loups, difficile de savoir s’il existe une hiérarchie parmi eux ; vraisemblablement pas, elle doit s’établir sur le moment en fonction des circonstances.

Parly 2. 90 000 m² de surface commerciale, au Chesnay près de versailles. 200 commerces sur trois niveaux. 20 millions de visiteurs par an et une ville nouvelle dont les habitants sont les parlysiens.
Commenté par Jean Baudrillard  dans son livre La société de consommation (que Georges Perec classe, entre parenthèses, au premier chapitre d’ Espèces d’espace intitulé « La page », dans  « la liste des emplettes à faire de toute urgence »).

 


[1] Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXème siècle. Traduction de Maurice de Gandillac revue par Pierre Rush. Gallimard, 2000.

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