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H.D.

Ne jamais s’y rendre en fin d’après-midi, encore moins le samedi. Pas parce qu’il y a trop de monde, mais pour éviter de croiser quelqu’un que je connais. Ça m’est déjà arrivé. Même en prenant toutes les précautions, c’est inévitable. Me suis retrouvé coincé au fond du rayon frais, à quelques mètres des rangées de lardons grossièrement emballés et des paquets de fromage râpés entassés.
Dix minutes à attendre qu’elle soit passée à la caisse. J’ai eu peur de prendre froid. Font tourner leurs rayons réfrigérés à la puissance maximum. Comme un bruit de moteur sans l’odeur de l’essence ; plutôt celle de la matière grasse, en forte densité, dans le beurre ou ses substituts, dans les pâtes fromagées, le jambon et l’ensemble des morceaux de porc reconstitué.

Pas une vraie connaissance mais l’amie d’une amie. Néanmoins, je ne tiens pas à ce qu’elle me voit acheter ces produits bon marché. Voudrais pas qu’elle pense que je suis aux abois, prêt à consommer n’importe lequel des produits bas de gamme de ce magasin. Pour le moment, mon panier ne contient qu’un gel douche. Crème lavante qu’ils appellent ça. Je ne sais pas si le prédicat est bien français, mais c’est un liquide beige, épais, contenu dans un conditionnement presque aussi grand que celui d’un litre de lait. Quand je l’applique sur ma peau, la même impression peut-être que lorsqu’on prend un bain de boue. Nécessaire ensuite d’asperger longuement tous les bords de la cabine de douche pour en détacher toutes les éclaboussures qui s’accrochent et durcissent quand elles sont sèches.

A vrai dire, tous les emballages paraissent plus grands qu’ailleurs, quand les produits ne sont pas vendus par cartons entiers. Des cartons de yaourts, le soda contenu dans des bouteilles de trois litres, cinq kilos de lessive. Les cornichons, dans leurs bocaux, semblent obèses ; les brioches et les croissants tellement gonflés que leurs enveloppes de plastique paraissent sur le point d’exploser.
Tous entreposés sur des rayons frustes ; trois planches sommairement dressées dans chaque allée ; en bas, au milieu et en haut, où il est difficile de se saisir d’un produit. Difficile de se cacher dans cet espace réduit qui sert à la fois de réserve et de magasin.

Ma chance est qu’elle ne se retourne pas. Trop occupée à faire la conversation avec un vieux qui est venu faire ses achats en chaussons et en pyjama. Vais attendre. Je comprends qu’on vienne faire ces courses ici quand on habite le quartier, mais pas quand on vient de loin. Et en voiture en plus.

MICROSILLON

J’ai mis quelques jours avant de répondre à la sollicitation de François Bon qui faisait écho à un article de Lignes de fuite. Le long week-end du premier mai et peut-être aussi une envie pas très urgente de m’y plonger.

Premières lectures. Comme d’autres compagnons de jeux, bien sûr, des livres de Jules verne (surtout Michel Strogoff et L’Ile mystérieuse), Ivanhoé, Robinson crusoé, des romans de Dickens ou Stevenson, peut-être dans des versions allégées, dans la Bibliothèque verte ou la collection Rouge et Or. Des cartes, des déplacements dans le temps et dans l’espace. Histoires et géographie.

Mais si j’en reste là, je n’aurais pas creusé bien profond. On ne lit pas ces livres sans être déjà un lecteur aguerri. On commence par lire d’autres choses, on commence par nous lire d’autres choses. Je n’ai pas le souvenir de ces livres destinés aux enfants, de ceux qu’on offre à nos enfants aujourd’hui. Je sais à présent que ce n’est pas qu’une affaire de chronologie, mais aussi de milieu social. Pas non plus le souvenir d’un livre en particulier ; pas un livre, des livres, des livres avec des illustrations, des dessins ou des photographies d’animaux ; le monde sous-marin en compagnie du commandant Cousteau, les tortues des Galápagos photographiées par Christian et Nadine Zuber (celui-là je l’ai encore).

Un conte en particulier, mais pas un livre. Un disque, une galette noire, pas très grande, pas une cassette ou un cd comme mes deux filles, un vinyle. Un conte sur chaque face.
Le chat botté sur la première. Une voix donc. Ma mère ne sait pas ou pas très bien lire, mon père est absent.
Plusieurs voix, celle du narrateur, des personnages, ceux qui disent en chœur « c’est le marquis de Carabas ». L’histoire d’un jeune homme désargenté qui, par l’entremise d’un chat botté (plutôt culotté), épouse une princesse je crois ou plutôt la fortune de son père.
C’est comme ça les contes : les jeunes filles épousent les princes, les jeunes hommes la fortune des pères.
Une histoire d’ascension sociale. Je suis déjà un héros stendhalien. Mon père est absent.
Pas un personnage, une ébauche sommairement griffonnée, des gestes, un mouvement toujours ascendant ; à cheval, sans le souci de l’eau ou des vivres. Pas de barrière social, pas les obstacles d’une société verrouillée. Pas encore lu les Illusions perdues.

Sur l’autre face, un autre conte dans une autre tonalité, plus sombre, me semble-t-il, plus mystérieuse. Les Fées. Une mère, deux filles, deux caractères ou deux tempéraments.
L’endroit et l’envers. Reflets et transformations baroques autour d’un puit ou d’une fontaine.
La première rend service à une vieille femme en lui puisant de l’eau ; la seconde le refuse à celle qu’elle croit être une autre parce qu’elle parait moins de le besoin, mais qui est en fait la même après sa transformation. La première sortira de sa bouche, dès quelle l’ouvrira, diamants, rubis, perles et autres pierres précieuses ; la seconde des serpents et des crapauds pour seule récompense.
J’aimais beaucoup ce conte et j’ai longtemps cru (adulte encore), qu’en faisant preuve de charité comme la première fille, je serais plus tard récompensé d’une manière ou d’une autre ; Je pensais même que sous le déguisement d’un sans-abri pouvait se cacher un vrai millionnaire.
Aujourd’hui, comprenant qu’il n’en est rien, lorsque qu’un malheureux tend la main, je souris, parce que ça ne coute rien, et passe mon chemin.

En écrivant, je prends conscience que je pourrais commencer ici un roman, mais n’en ais-je pas commencé des dizaines d’autres de la même manière, commencés puis jamais menés jusqu’au bout. Débuts, plans et ébauches aussi vite pensés et oubliés dans un carnet, un cahier ou un dossier dans mes documents. Encore un héros stendhalien.

la raison du plus fort

Et nous
N’avons pas de chemise.
C’est nous
Nous sommes tout nus.
C’est nous
Nous sommes tout nus.

Et nous
Sans drap on nous enterre
C’est nous
Nous sommes tout nus !

Les_Canuts.mid

Low-poème 2.

Les frites

Je conduisais. L’autoroute sur laquelle je roulais était d’une rectitude et d’une longueur infinie. Il arriva encore à cet instant je-ne-sais-quoi dans mon esprit. Des images affluaient avec une force comparable à celles de la télévision ; les sentiments véritables comme la générosité et la compassion humaine me semblaient alors aussi étranges que les panneaux de direction qui m’interpellaient ; les paroles des enfants ne parvenaient à mes oreilles qu’incompréhensibles et confuses, comme les mots de l’animateur de la radio étouffée qui berçait doucement, tout doucement, sur la surface du même bitume.
Dans le parking silencieux, plein de semblables véhicules, surgissait parfois l’opportunité d’un espace, comme le sentiment de l’existence d’une issue possible sur le pare-brise de la voiture. Et je me rappelle que cette pensée inhabituelle et surprenante, provoquée par le déplacement obscurément moléculaire, me pénétrait d’un désir teinté d’indifférence. Voilà, je me considérais, à la faveur de l’immense centre commercial qui m’encerclait, en total détachement de ma famille et des autres ; je pense en outre que dans mon entière indifférence et ma complète insensibilité à toute espèce vivante, j’en étais arrivé à préférer les écrans qui affirment que j’existe ; - au moment où le fast-food redoublant ses appels, j’envisageais d’apaiser la soif et combler la faim suscitée par la toute première sollicitation. Je commandai avec ma carte une grosse portion de frites, un verre de soda et un livre de petite taille que les restaurants proposaient à cette saison aux clients pour le lire dans l’instant, un recueil des meilleurs poèmes de Baudelaire.

Je buvais rapidement ma boisson, quand une pancarte plutôt petite me fit détourner le regard. Derrière elle était assis un vieil homme dépenaillé, miteux, répugnant, dont le regard vide, honteux et comme disloqué, réclamait la portion de frites. Alors je le vis écrire, d’un geste lent et maladroit le mot : gâteau !
Je ne pus me retenir de sourire en en distinguant le vocable dont il croyait bien définir mes frites presque froides, et j’en pris pour lui une petite poignée que je lui tendis. Péniblement, il se leva, ne lâchant pas de ses mains la ceinture de son pantalon ; mais, serrant les frites entre mes poings, je reculai brutalement, parce qu’il se trouvait que son odeur n’était pas supportable, bien que j’en ressentis de la honte.

Low-poème

Les temps sont durs, les mots son chers. A l’heure où chacun doit supporter les conséquences de l’augmentation du coût de la vie, je ne me vois pas prendre le parti pris de la dépense. Je me trouve moi-même un peu dans les difficultés. Mon salaire ne semble plus suffire pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma famille, je suis donc dans l’obligation de faire l’économie des mots. M’orienter vers une littérature discount. Deux choix sont possibles : ou écrire avec peu de mots, mais le danger est de ne pas être compris ; ou écrire à l’aide de mots qui ont déjà servi, des mots d’occasion.
J’ai fait le choix de la seconde solution.

Mis immédiatement en application sur le poème en prose de Francis Ponge Le pain.
J’utilise l’espace de son texte, le début et la fin de ses phrases pour m’y installer, une partie de ses mots auxquels j’ajoute les miens.

Le pain

La surface du pain est merveilleuse d’abord à cause
de cette impression quasi panoramique qu’elle donne :
comme si l’on avait à sa disposition sous la main les
Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.

Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer, de
réclamer du pain s’est répandue sur la totalité du globe où,
grandissant, elle s’est efforcée, pour se nourrir, de creuser le
sol, formant de grandes et de petites crevasses Et tous ces
ignobles spéculateurs qui, pendant ces émeutes de la faim,
récoltent avec application leurs dividendes, - sans un regard
pour la misère sous-jacente.
Ce lâche et froid système économique et social que l’on
Nomme le capitalisme a son tissu pareil à une carapace :
Solidarité et générosité y sont absentes, un monde où tous les
Hommes jouent des coudes à la fois. Lorsque le pain rassit
ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors
les unes des autres, et la masse en devient
affamé…

Mais brisons-la, brisons cette logique : car le pain doit être dans notre bouche plus objet de nécessité que de consommation.

écrire au quotidien

De le difficulté d’écrire au quotidien.
C’est de là que s’enclenche l’écriture de Kafka. De la difficulté de concilier les impératifs de la vie matérielle, professionnelle, familiale avec le désir de dire, de produire, de construire.
C’est-ce qu’on lit dans son journal. Les petits et les grands tracas de la vie quotidienne qui sont des obstacles à l’écriture.
À l’entamer, à la poursuivre. C’est de cette difficulté qu’il part.
Parce que je dois aller au bureau, parce que je préfèrerais être ailleurs, parce que chaque jour ça me semble de plus en plus insupportable, j’entreprends d’observer, de noter, relater tout ce qui se trouve devant moi.
Les attitudes et les gestes réguliers ou inhabituels.
Chaque jour, en faire le compte rendu. S’y tenir.
Sans hiérarchie. Tout ce qui est écrit devient matériau littéraire.
C’est là que ça commence. Après tout est affaire d’écoute, de regard.

Page 48 est un site d’amoureux de la littérature comme les autres sites de Pierre Ménard. J’y lis la page 48 du Journal de Kafka.

Une longue dépression

C’est le début des années 80 dans un lycée de la banlieue parisienne. Dans la cour, ça discute ferme de la révolution. Quelques pages mal comprises du Capital, des idées sur Trotsky sans en avoir lu une ligne suffisent à trois jeunes gens pour qu’ils se mettent à échafauder les théories les plus fumeuses, les projets les plus improbables (Qu’est-ce que ça pouvait bien vouloir dire, la Révolution Permanente ?).

Dans un an pour deux d’entre eux, dans deux pour l’autre, ils rejoindront une université parisienne. Deux ans, c’est long car tu as hâte de te retrouver à la fac. Mai 68 c’est loin, près de 20 ans, mais les années 70 ont été hachées par une multitude de révoltes étudiantes ou lycéennes, répliques des évènements de Mai. Réformes Debré ou Haby, n’importe quel prétexte était bon pour suivre l’exemple des glorieux aînés, être à leur hauteur.

Maintenant, ça va être ton tour. En 68, tu n’aurais sans doute pas pu participer, on ne t’aurait probablement pas laissé poursuivre jusqu’au baccalauréat.
La démocratisation, ce sera pour plus tard. La réforme Haby justement.
Seulement deux ans à attendre, deux ans à rester silencieux dans le pavillon de banlieue que tes parents ont acheté en empruntant sur vingt ans, deux ans à guetter une preuve de vie par la fenêtre, à observer le monde sur un écran de télévision, à lire aussi.

Je n’ai pas eu de parents soixante-huitards comme Virginie Linhart et, à vrai dire, je suis issue d’un milieu bien différent, plus modeste et peu instruit. Néanmoins, son livre Le jour où mon père s’est tu m’a touché. Peut-être parce qu’elle évoque la relation avec son père (mon père a aussi disparu un jour, mais pour d’autres raisons) et plus globalement la relation de notre génération (je suis né la même année que Virginie Linhart) avec celle de nos parents.

Evidemment, son livre parait dans un contexte particulier, les quarante ans des évènements de Mai, sans oublier l’utilisation du souvenir de ces évènements par Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle.

Il n’est pas nécessaire de revenir trop longuement sur les étranges déclarations du candidat de l’UMP (déclarations rappelées dans une note en bas de page par Virginie Linhart à la fin de son livre).
Juste ne pas oublier que les événements de Mai 68 ne concernaient d’abord qu’une infime partie de la société française, la plus lettrée (la grande majorité de la jeunesse française n’accédait pas alors à l’université), que la grande majorité des salariés qui se sont mis en mouvement ensuite étaient avant tout soucieux d’améliorer leur pouvoir d’achat. Sont peu nombreux ceux qui, comme ceux qu’évoque Virginie Linhart, se sont installés en communauté ou sont allés élever des chèvres dans les Cévennes.
Ne pas oublier surtout que la société depuis les années cinquante n’a cessé de changer. Est-ce Mai 68 qui est responsable de la construction des « grands ensembles » ou de la croissance du chômage à partir des années 70 ?
Du développement des familles monoparentales ?
Quant à ceux qui continuent à penser que le refus de l’autorité ou le développement des    « incivilités » a quelque chose à voir avec ces évènements, le climat de l’époque ou avec je-ne-sais-quelle courant d’idée, est-ce qu’ils pensent que beaucoup de jeunes de banlieue ont lu Deleuze ou Foucault avant de taguer des abribus, est-ce qu’ils s’imaginent que dans leurs familles c’est l’autogestion ?
Notre société (doit-on le déplorer ?) a la jeunesse qu’elle mérite ; elle veut consommer, elle veut réussir comme son président. Il n’y a pas plus en accord, dans notre pays, avec Sarkozy qu’un « lascar » de banlieue.

Plus sérieusement, les amis maos du père de Virginie Linhart n’avaient pas l’air très favorables au développement de la « société de consommation ».
Alors que c’est de ça qu’il s’agit.
Du symbole aussi. Doit-on se battre pour des symboles ?
Probablement pour celui de 68. Parce qu’il nous parle de nos rêves, de nos désirs, de nos déceptions aussi.

Deux choses m’ont immédiatement interpellé à la lecture de Le jour où mon père s’est tu. D’abord que beaucoup des personnages (les amis maos du père Virginie Linhart surtout) n’ont, pour des raisons idéologiques, pas participé aux évènements de Mai eux-mêmes. Ils se sont trompés et une certaine partie de la société a eu raison contre eux. Ce n’est pas eux qui ont fait 68, c’est 68 qui les a fait malgré eux (on parle d’eux au travers d’évènements qu’ils n’ont pas vus ou pas voulu voir venir).
Et c’est un peu la règle quand on évoque ce sujet, on parle à la fois de 68 mais aussi des années qui précèdent ou qui suivent, de la libération des femmes, de la sexualité, de beaucoup de choses à la fois. Ce qui facilite les confusions.

Il est intéressant de remarquer ensuite que le livre de Virginie Linhart situe la libération des mœurs, du moins parmi ceux dont elle parle, que consécutivement au militantisme. Et donc pas comme un élément constitutif de 68.
Les militants qu’elle évoque sont plutôt austères, loin d’être des jouisseurs.
Dans son livre, la libération sexuelle est la conséquence après-coup de la fin des illusions militantes, c’est une libération par dépit.
On n’est pas parvenu à faire la révolution, alors contentons-nous de faire l’amour. N’est-ce pas ce qui constitue l’état d’esprit des années qui suivent, jusqu’à l’apparition du sida ?

Il y a beaucoup de tristesse dans l’évocation de cette période (je veux dire celle de la fin des idéaux). Et même une forme de dépression qu’elle évoque au travers de plusieurs témoignages et dont la maladie de son père serait comme une forme de métaphore.

Le plus significatif à mes yeux c’est que Virginie Linhart superpose, dès le début de son livre, 1968 et 1981. Pas en le soulignant bien sûr. Il ne s’agit que d’évoquer la nouvelle crise qui touche son père quelques semaines avant l’élection de F. Mitterrand.
Evènement d’ailleurs redoublant la crise d’une autre figure (Althusser) de cette époque.
Je n’ai pu m’empêcher de penser que les illusions de 68, son esprit utopique, s’étaient perdues avec l’arrivée de la Gauche au pouvoir. Dans le même train, certains acteurs de ces évènements. Le personnage d’ Henri Weber est de ce point de vue emblématique. Doit-on rire ou pleurer du récit de la scène qui se déroule à la sortie de la fête qui suit la sortie de Génération et qui met en scène certaines figures des évènements de Mai ?
Qui ne se réduisent pas, heureusement, aux noms évoqués dans le livre d’Hamon et Rotman.

La parenthèse ouverte en 68 s’est rapidement refermée pour laisser place à l’ère pompidolienne puis giscardienne, celle du développement économique, celle de la construction partout de supermarchés, celle du prolongement des réseaux de transport. Et elle semble avoir voulu se réveiller aux premiers jours de 1981 avant de se rendormir à nouveau après avoir compris que le nouveau président allait poursuivre l’œuvre entamée par ses prédécesseurs. En faisant avancer, il est vrai, les droits et les libertés dans certains domaines. Mais on n’ira pas plus loin.
Après, c’est une longue dépression.

Entre temps, le bac en poche, tu vas t’inscrire dans une fac parisienne, prendre immédiatement ta carte pour le premier syndicat étudiant qui se présente.
Tu ignores alors qu’un an après tu deviendras le principal responsable de l’UNEF pour ton université (président d’AGE, disait-on à l’époque), rejoindras immédiatement ensuite le Bureau National et deviendras un des animateurs à Paris du plus important mouvement étudiant depuis 1968, en Novembre et Décembre 1986.
Tu ignores surtout qu’il est peut-être déjà trop tard, que la société marchande est déjà omniprésente, prend ses aises, que ton jeune frère est plus préoccupé par la marque de sa tenue de sport que par des rêves de révolution ; tu ignores que tes parents peuvent regarder des chaînes supplémentaires à la télévision, tu ne sais pas non plus que des « jeunes gens modernes » préfèrent oublier leur déprime dans les lignes de coke au fond des toilettes du Palace.
Tu y crois coûte que coûte, tu veux la vivre ta révolution.
Même si tu dois y repenser plus tard avec nostalgie, dans les moments de déprime.

Chroniques de la faim

J’ai lu, ce matin, qu’avaient lieu, un peu partout sur la planète, des émeutes de la faim, qu’on se battait en Egypte pour du pain ; j’ai lu qu’un policier avait été tué, un premier ministre démis en Haïti ; j’ai lu aussi qu’on annonçait d’autres manifestations en Afrique ou en Asie, qu’on procédait aux arrestations des premiers émeutiers, j’ai lu qu’il fallait s’attendre au pire. Je l’ai lu dans le journal.

J’ai lu également que, dans certains pays, le prix du pain avait augmenté de 50 % en un an, qu’aux Philippines le prix du riz avait été multiplié par deux en deux mois ; j’ai lu que l’augmentation n’avait pas non plus épargné le maïs au Mexique, le blé en Côte d’Ivoire ;
j’ai lu aussi que de nombreux pays sacrifiaient leurs cultures pour produire des biocarburants nécessaires aux besoins de plus en plus croissants en matière d’énergie ; j’ai lu ensuite que le réchauffement climatique n’y était peut-être pas pour rien, que les cultures d’OGM étaient peut-être la solution ; j’ai lu que les animaux consommaient beaucoup trop de céréales, qu’il faudrait peut-être manger moins de viande. Je l’ai lu dans le journal ce matin.

Je n’ai pas lu que, pour se nourrir, les hommes en vinrent à pourchasser les bêtes sauvages, à manger les oiseaux ; je n’ai pas lu que certains, sous l’emprise d’une faim dévorante, se mirent à ramasser les pires ordures pour les manger ; je n’ai pas lu non plus que d’autres eurent recours, pour échapper à la mort, aux racines des forêts et aux herbes des fleuves. Non, je ne l’ai pas lu dans le journal.

Je n’ai pas lu surtout qu’une faim enragée fit que les hommes en vinrent à dévorer de la chair humaine, d’abord les cadavres de ceux de leurs voisins et enfants qui étaient morts plus tôt, puis les plus faibles, les malades, les vieillards ; je n’ai pas lu non plus qu’on fut conduit dans certains cas à enlever des enfants pour les découper, les cuire et les dévorer. Non, je ne l’ai pas lu dans le journal, je l’ai lu dans un recueil de chroniques sur les famines médiévales.

Voilà deux ou trois mois que j’ai entamé l’écriture d’un livre qui mêle réalité et anticipation, qui traite, les mêlant à mes souvenirs d’enfant et d’adolescent en banlieue, du souci des petites gens à subvenir à leurs besoins, parvenir à régler les échéances de leurs emprunts pour acheter une automobile ou une maison. J’avais envisagé ou plutôt songé à faire le récit de disparitions et même à laisser entendre qu’il pourrait s’agir de cas de cannibalisme. Je croyais imaginer une parabole du monde qui nous attend, je ne m’attendais pas à être débordé aussi rapidement par la réalité.

Le monde va si vite aujourd’hui. Comment l’écrivain pourrait-il l’anticiper, prévenir des malheurs qui nous attendent ?

J’ai repris mon manuscrit. En l’ouvrant, j’ai découvert que les quelques dizaines de pages qu’il contenait étaient désertes, que plus aucune vie, plus aucun vocable n’y subsistait, seulement quelques lettres éventrées ; les mots et les phrases furieux s’étaient entre-dévorés.

Plus rien, alors pourquoi continuer ?

Au macdo

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Pour un peu j’oublierais de raconter cette histoire. Une histoire sans grand intérêt, c’est vrai. Néanmoins par les temps qui courent, c’est toujours une histoire. Plus la place de faire le difficile.

Nous mangions, ma fille et moi, au macdo. Pas pris conscience avant d’y être qu’on était samedi et que le samedi, au macdo, c’est la fête. Des dizaine de ballons répandus au plafond, des centaines d’enfants entre deux et treize ans qui mangent des milliers de hamburgers avec leur mères qui regardent les grains de maïs s’enfoncer dans leurs salades. Des millions de décibels peut-être.

Je ne me souviens pas d’avoir vu autant de monde dans aussi peu d’espace.
A quelques centimètres de nous, deux jeunes filles attendent, pendant que leurs frites refroidissent, que nous libérions la table pour manger à leur tour. M’efforce de ne pas me mettre trop de la sauce indéterminée qui coule du sandwich sur la joue. En ramasse un peu avec la langue.

Quelques mètres plus loin, on s’agite autour de Ronald Macdonald. Je viens seulement de voir les affiches sur lesquelles est annoncée l’attraction du jour. Me demande s’il y a autant de monde en raison de sa présence. Est-ce qu’il y a des gens qui décident de venir déjeuner le samedi au macdo en raison de la présence de Ronald ?

Une petite fille pleure lorsqu’il s’approche. D’où nous sommes, on entend pas ce qu’il lui raconte pour la rassurer. Au fond du restaurant, il pousse de hauts cris en agitant les bras dans tous les sens. Ma fille me dit qu’ils font une « battle ». En face de lui, un garçon de grande taille coiffé d’une iroquois agite ses bras à son tour. Cela ne doit rien avoir de menaçant car les membres du personnel du macdo qui accompagnent Ronald, comme le ferait les bodyguards d’une superstar, sont hilares.

A nouveau, l’attraction traverse le fast-food, serre des mains, salue les enfants, amuse les mamans. Ce que j’appréhendais. Il se dirige vers notre table et s’adresse à moi. « Comment vas-tu ? », me dit-il. Il me tutoie. Je n’y fais pas trop attention, il doit parler ainsi à tous les clients. Sa manière à lui d’amuser la galerie. « On se connaît » qu’il ajoute. Je souris ou plutôt je grimace en espérant que cette conversation va prendre fin, qu’il va aller amuser d’autres clients.

Au contraire, il s’approche et me dit qu’il était, il y a quatre ou cinq ans, l’un de mes élèves. Il a l’air sérieux. Comment pourrait-il savoir que je suis prof ?
J’ai beau le dévisager avec insistance, je ne vois pas. Il faut dire qu’à plusieurs reprises, il m’est arrivé de ne pas en reconnaître d’autres en les croisant dans la rue, dans un bus ou le métro. J’en ai tant vu passer. Et il y en a qui vieillissent vite. Parfois, j’ai l’impression qu’ils son plus âgés que moi.

Ronald, il me dit qu’il a abandonné la comptabilité il y a six mois, que, de toute façon, il n’a jamais trouvé d’emploi de comptable, qu’il fallait qu’il nourrisse sa petite fille, qu’il est marié depuis un an, que sa femme a un BEP esthétique mais qu’elle a perdu son emploi depuis qu’elle est enceinte.
Il me raconte toute sa courte existence, Ronald, depuis qu’il a été mon élève, il y a quatre ou cinq ans. Je l’écoute un peu, mais progressivement sa voix se perd parmi les cris des enfants qui montent et qui descendent dans la structure de jeux devant laquelle ils ont laissé leurs chaussures.
Tourne la tête et il a disparu. Je cherche à l’apercevoir près des caisses, peut-être derrière le comptoir. Plus là. Je crois le distinguer sortant du restaurant, tenant la main d’un enfant. J’ignore pourquoi, mais j’ai ressenti quelque chose d’inquiétant, un bref frisson.

“Espèces d’espaces”

35 bis. Ce n’est pas le numéro d’une adresse qui me serait chère et que j’inhumerais ici ; c’est celui d’un article de loi portant sur le droit des étrangers en France et le titre éminemment perecquien d’un article du site passionnant Espaces Temps . net. Où l’on apprend qu’il existe des lieux en dehors des espaces où nous posons nos pas ou que nous parcourons du regard. Que cet espace est aussi porteur d’humain et d’histoires et éclaire nos actes et nos pensées présentes.

En ces temps de consultations électorales (municipales et cantonales), à méditer lorsque la police se trouve dans l’obligation de faire la sortie des écoles à Rennes.