Le magicien du centre commercial

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Une brèche du sommeil au réveil, plus brutale à traverser dans ce sens, il m’en reste quelque chose entre les dents et sous les yeux. Si en rêve on est le spectateur d’un concert d’Aznavour se déhanchant étrangement comme James Brown, peut-on considérer qu’on a bien dormi ?
Un café et rien d’autre, l’estomac trop noué pour avaler autre chose, c’est à ce moment précis que je décidais ce matin-là d’être une épouse. Par une épouse je ne veux pas dire une femme amoureuse et qui s’épanouit dans sa vie de couple, alors il s’agirait de s’encombrer de son mari, de leur vécu amoureux, pas la peine de souffrir inutilement.
Une femme seule chez elle, avec son enfant, il serait vain de se demander pourquoi il n’était pas à l’école ; une femme qui n’était pas dans la nécessité de se dépêcher pour se rendre au travail, d’ailleurs sans en avoir vraiment conscience je perdais mon temps. Devant mon café esseulée d’abord. Face au miroir de la salle de bain encore. Il m’arrivait aussi de perdre mon temps à ma toilette les matins où je n’étais pas une épouse.
Je n’hésitais pas plus de quelques minutes pour choisir une robe et un gilet assorti, il ne faisait pas assez froid et pas de pluie non plus. Le téléphone sonna, mais je ne répondis pas. L’envie soudaine de me rendre au centre commercial, d’y déambuler sans raison précise, peut-être d’y faire quelques achats mais pour des sommes raisonnables, du reste je n’avais nul besoin. Il était superflu de se préoccuper du sort de mon fils, d’une part c’était un enfant de convention, d’autre part la télévision l’occuperait le temps qu’il faudrait jusqu’à ce que je revins à la maison.
Je n’avais pas plus mon permis de conduire à présent que j’étais une épouse, mais il existait une offre suffisante de transports en commun pour se rendre jusqu’au centre commercial. Pourquoi pas en patins à roulette ?
J’en gardais depuis l’enfance une paire dans le placard du vestibule précisément pour une telle occasion. Ainsi, ça ne me prit pas plus d’une d’une demi-heure.
D’autres avaient choisi de prendre le bateau et débarquaient sur le quai seulement à quelques dizaines de mètres du centre commercial.
Sur le parvis, je prenais garde d’éviter les nombreuses bornes métalliques qui constituaient un imposant dispositif défensif contre l’assaut probable des automobilistes. Ou celui de la multitude de chantiers qui le cernaient, le ballet gigantesque des grues, les impressionnants travaux de terrassement. Quelques troncs d’arbres gisaient encore pas loin de là. Ils donnaient vie à la ville.
Contre la façade de verre, un groupe nombreux de nuages imitait sans vraiment convaincre les sommets enneigés. À proximité de la parade des caractères lumineux et colorés qui tentaient de claironner le programme des réjouissances. Une vingtaine d’enseignes en tout et pour tout.
À l’intérieur, roulant sur les rainures du carrelage, mes genoux et ma poitrine vibraient au milieu de l’allée centrale alors que l’employé de la sandwicherie, celle du traiteur asiatique comme celui de la pizzeria s’affairaient aux derniers préparatifs de la journée à venir. L’alignement des tables et des chaises, la distribution des menus, un denier coup d’éponge. Progressant assez rapidement, il m’était impossible de me faire une idée de l’ordinaire de leur cuisine. Heureusement, à cette heure très peu de clients se trouvaient sur mon chemin. Pas plus d’une dizaine, trois d’entre eux se protégeaient de masques chirurgicaux ; seulement préoccupée de ma transformation matinale j’en avais presque oublié l’épidémie. 
Une boutique après l’autre, parfaitement ordonnées, les lumières tamisées, du bois ou l’imitation du bois, tenue correcte exigée, pas un client ou presque, ils seront plus nombreux plus tard dans l’après-midi, lorsque la chaleur sera étouffante à l’extérieur, l’air conditionné fonctionnant parfaitement, il faisait presque froid.
Une voix soudaine. Les rollers sont interdits dans l’enceinte du centre commercial. Quelqu’un me prit par le bras. J’ignorais jusqu’alors combien la situation pouvait être brutale pour une épouse. Il ne portait pas l’uniforme habituel du vigile, trop élégant dans son habit de cérémonie.
Qu’est-ce qui vous donne le droit de m’interpeller ainsi ? Je suis le magicien du centre commercial. Cependant aucune flamme ne se déclenchait dans la paume de sa main, pas plus colombe que de lapin, il n’avait pas non plus le pouvoir de disparaître quand bien même je ne l’avais pas vu venir. Alors à quoi pouvait bien servir un magicien dans un centre commercial ?
Il n’avait jamais été un virtuose dans la profession, nombre de ses tours étaient éculés et aujourd’hui même le cirque le plus modeste mettait la clé sous la porte parce que le public craignait par dessus tout la contamination. En revanche, les gens continuaient à faire leurs courses, suffisamment pour que les centre commerciaux ne ferment pas leurs portes, on lui avait proposé d’accueillir la clientèle avec un peu de fantaisie, de leur donner le sourire, les renseigner si nécessaire, faire disparaître un foulard ou un mouchoir et son charme faisait le reste.
Assis en sa compagnie à une table de l’un des bars du centre commercial qui s’efforçait d’imiter le charme des brasseries à l’ancienne, je le vis prendre sa tasse de café et la conduire jusqu’à sa bouche la main enveloppée dans un gant de latex, les plis des doigts et les lignes de la paume de ses mains apparaissaient malgré la résistance du matériau.
Un autre jour, je n’avais rien d’autre à faire et je n’étais pas cette fois une épouse, j’avais découvert dans un documentaire à la télévision que l’hévéa sécrétait le latex lorsqu’on l’entaillait, le saignait, c’était une manière pour lui de se protéger, de panser ou sécher ses plaies en quelque sorte, un mécanisme naturel de défense.
Autour de nous et le long d’une partie de l’allée centrale précédant les escaliers mécaniques, dans d’énormes poteries blanches, plusieurs arbrisseaux exotiques peinaient à croître et à se faire remarquer par la maigre quantité de clients qui circulaient à cet instant devant les vitrines bien tenues du centre commercial.

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tout doit disparaître

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le voir et le dire

je ne chante pas les combats d’un héros
elle lui fit promettre de se taire
hésite entre le voir et le dire
la voir
blanchir les corps noirs gonflés d’eau
«notre mer»
le dire
ramassé les cocons sur les branches du murier blanc
reste que les mots
et la tempête déchaînée
mettent le feu aux embarcations précaires
EXTERNAL BORDER CONTROLS
encore «notre mer»
tu lui aurais raconté sous la pluie
au garçon qui se plaisait le plus à être avec les images plutôt qu’avec les personnes
Polizia di Stato
échoués sur le sable de Lampedusa
ils l’ont baptisée «notre mer»
moi je ne lis pas les mots explicites
les héros sont maliens, guinéens ou erythréens
sur le chemin des Hespérides
le voir
courbé sur la carte
l’exosquelette colonial qu’ils sont partis forcer
ou se soumettre
peut-être que les mots ne concordent pas avec les images
heureusement
mais ils se risquent à les défaire
le dire

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perpetuum mobile

laisse moi essuyer les restes de ma salive sur tes joues,
le poète ne dit rien de sa sexualité,
une alternance d’averses,
âcre au fond de la gorge,
nous ne lûmes pas plus avant,
il était temps de fendre les flots,
rien d’autre que cette évidence,
le travailleur intérimaire piétine,
pas assez pour interrompre sa course,
le cortège des embarcations aux vitres fumées,
je ne suis pas même effrayé,
le pollen noie le bitume d’un gaz mortel et enivrant,
encombrante floraison,
fait tanguer ces bleus vaisseaux dangereusement,
je n’ai rien dit à personne,
à quelques jours d’intervalle,
tel que deux visages de plomb,
sont-ils seulement encore des hommes,
de longs mois je n’ai soufflé mot,
et d’autres poèmes,
plus de verres de vin que de lueurs,
rien d’autre

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un jour

The Circle of the Lustful: Francesca da Rimini ('The Whirlwind of Lovers') 1826-7, reprinted 1968 by William Blake 1757-1827

 

 

 

 

 

un jour de plus
un jour sépia
un jour dans l’indifférence
un jour arrosé
un jour après plusieurs semaines
un jour pour finir les restes de la veille
un jour plutôt que
un jour sous la laine
un jour à retenir
un jour à 6 euros 50
un jour mode d’emploi
un jour de bonne heure
un jour qui ne s’épuise
un jour ici et ailleurs
un jour quelques gouttes d’huile d’olive
un jour sans attendre
un jour se mettre à table
un jour sur mon épaule
un jour allegretto
un jour écoute
un jour d’ébriété
un jour qui fait fondre la glace
un jour comment se dire
un jour pour réapparaître
un jour la crue des océans
un jour esquissé à la main
un jour prends tes souliers de fée
un jour sur le pied de guerre
un jour cantabile
un jour par balles
un jour par les sentiers broussailleux
un jour ma tempe ensanglantée
un jour ne perds pas
un jour rien qu’un

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au clou

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au clou rouillé                           au clou tordu

le message

suspendu au communiqué du ministre des

Que reste-t-il à diner ?

mes yeux oubliés sur les bords de la méditerranée

tes choses et d’autres

je ne m’entends plus
partager mes poumons

dans un instant la dette aura atteint
200 milliards de grains de sable

l’extrémité de mes doigts
esquissée au crayon

je dois m’absenter pour quelques instants

attention

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« Je rêve d’un livre »

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Alors je reprends le Manifeste, sachant obscurément qu’il n’aura pas de fin. J’amasse des centaines de pages de carnets : bribes de journal, souvenirs, notes de lecture. Et puis les dessins s’empilent. Il sont comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. Ils vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus. Ils vont dans la boite à dessins où leur sort demeure incertain. Idem pour les mots, petites lueurs comme des trous sur la page noire. Pourtant ils avancent en ordre dispersé, se collent aux dessins soudain délivrés, et forment des fragments surgis de partout, faits de paroles empruntées et jamais rendues. Isidore Ducasse écrivait : «Le plagiat est nécessaire. le progrès l’implique. Il serre de près la phrase d’un auteur, se sert des expressions, efface une idée fausse, la remplace par l’idée juste.» Merveilleuse clairvoyance. Walter Benjamin n’en dit pas moins : «Les citations dans mon travail sont comme des brigands sur la route, qui surgissent tout armés et dépouillent le flâneur de sa conviction.»

Frederic Pajak, Manifeste incertain. Les éditions Noir sur blanc.

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Charonne

La rue de Charonne s’extrait de la rue du faubourg Saint Antoine au niveau de la fontaine Trogneux qui alimentait autrefois en eau les artisans du quartier, en particulier les ébénistes, elle s’extirpe presque en douceur de cette très ancienne artère parisienne, par une légère boucle comme un crochet qui s’agrippe à la voie principale , le 8 février 1962 dans l’ensemble du quartier, à proximité de la place de la Bastille cernée par les bataillons des forces de l’ordre, l’atmosphère était lourde, le long de ce court méandre les bars ou les cafés sont nombreux, le premier d’entre eux se nomme justement « la fontaine », au 12 on trouve aussi un hôtel Baudelaire et nombre de boutiques de vêtements chics et des galeries, au 3 et au 5 on aperçoit deux cours très profondes et pavées où se trouvaient les ateliers des ébénistes qui occupaient jadis tout le quartier, au 22 une autre cour un peu plus petite, au 26 le passage Lhomme où il reste quelques rares artisans, une miroiterie et une chaiserie à la devanture pleine de fauteuils défraichis et élimés, sur la gauche en progressant dans la rue de Charonne la rue des Taillandiers où devaient se trouver ceux dont le métier consistaient justement à fabriquer les outils tranchants nécessaires aux autres artisans, ceux qui s’occupaient de tailler le bois, lorsqu’elle croise l’avenue Ledru-Rollin la rue s’élargit sensiblement et change radicalement d’aspect, un grand magasin de bricolage occupe à lui seul deux des côtés du carrefour où l’un des nombreux cortèges éparpillés dans le faubourg se heurta une première fois à la police, au 50-52-54-56 des immeubles modernes construits peut-être dans les années soixante-dix ou un peu après, une boutique Emmaüs, au 58 encore une boutique de dépaillage et de cannage, juste avant le passage de la Main d’or où il est explicité « enseigne d’une auberge », au 57 « Patate records », au 59 « Café de la plage », « église néo-apostolique », au 65-67-69 des bâtiments de trois étages plus anciens qui semblent se tasser et pencher légèrement vers la rue, au 65 une niche ou un enfoncement pratiqué dans l’épaisseur de la façade et qui dans le passé devait contenir la statue d’un saint ou d’une vierge, en face au 78 par une porte entrouverte on peut mesurer combien les couloirs sont étroits et les plafonds recouverts de poutres apparentes sont bas, un jardin à l’extrémité de la rue Saint Bernard, les cloches sonnent quatre heures, peut-être celles de l’église Sainte Marguerite toute proche, des gens qui patientent à l’arrêt du 76, du 94 au 98 à l’angle de la rue Faidherbe le « palais de la femme » bâti sur l’emplacement d’un ancien couvent dominicain transformé en foyer féminin par l’Armée du salut dans l’Entre deux guerres, Julienne Manoukian une couturière de 28 ans en sortît vers 19 heures et fût happé par le cortège qui venait de Reuilly-Diderot, conduit jusqu’à proximité du boulevard Voltaire et frappé de coups de matraques par les agents auxquels elle demandait de l’aide, plusieurs congrégations s’étaient installées rue de Charonne, elles ont été délogées par la Révolution ou remplacées comme le couvent du Bon-Secours par des manufactures de coton, il reste une impasse dénommée « cité du couvent », entre 98 et 100 « Chantier interdit au public. Défense d’entrer », au 102 une grande bâtisse en briques rénovée, probablement une ancienne fabrique, au 103 en face de la rue Jules Vallès le bistrot Beyrouth, « gaz à tous les étages, au 111 une serrurerie, immédiatement sur la gauche une boulangerie naguère une épicerie d’où l’on devait apercevoir les banderoles « le fascisme ne passera pas » ou « OAS assassins » déployées sur le boulevard Voltaire, à présent des vélibs alignés, de l’autre côté de la rue de Charonne Raymond Maliard géomètre qui manifeste ce 8 février pénètre involontairement dans la brasserie « Zanzi » en passant à travers la vitre qui a explosé sous la pression de la foule, à l’intérieur Le docteur Bloch-Laroque porte secours à un homme dans le coma puis réclame de l’aide aux policiers mais en vain, aujourd’hui la terrasse de la brasserie « L’ingénue » est chauffée et les fumeurs se sont installés là où autrefois se trouvait l’écailler, au dessus un bâtiment de quatre étages isolé et qui dessine un angle aigu, presque tranchant, un peu plus bas une bouche de métro, sur les marches un amas de corps entassés, des bras et des jambes imbriqués, « allez-y, tapez dessus ! », les policiers appliqués à matraquer avec leurs bidules, du sang éclaboussé, ceux qui cherchent à se redresser, ceux qui bougent encore, pour réclamer de l’aide, « ma jambe, ma jambe », des visages tuméfiés parmi les corps comprimés, l’odeur de l’urine, à bout de souffle Anne-Claude Godeau employée aux chèques postaux boulevard Montparnasse crie puis gémit, de moins en moins distinctement, elle décédera comme Suzanne Matorell à la clinique des métallurgistes dite clinique des bluets, d’autres dépouilles sont transportés sur les quais du métro comme le jeune Daniel Féry, 16 ans, qui habite encore chez ses parents à Drancy et qu’on conduit ensuite  jusqu’à la station Voltaire, sur les bancs de la station Boulets-Montreuil Fanny Dewerpe secrétaire dans le XXème arrondissement git inanimée, Jean-Pierre Bernard père de trois enfants a la cage thoracique et l’abdomen enfoncés, il décédera à l’hôpital Saint Antoine comme Edouard Le Marchand, c’est la « bouche fatale », un escalier mécanique achemine à présent les voyageurs vers le boulevard Voltaire, au 190 à l’abri du garage Citroën des dizaines de blessés, en face au cinquième étage du 171 bis Mme Yvonne Mazza sténo-dactylo âgée de 49 ans vît à deux reprises des agents jeter des grilles métalliques qui cerclaient les arbres sur la tête des manifestants écrasés à l’entrée du métro, au 167 boulevard Voltaire à l’angle de la rue de Charonne le  Rouge limé, « service continu », autrefois le relais Voltaire d’où Claude Rochat un ingénieur vît un policier en civil donner des ordres aux policiers en uniforme, au 119 rue de charonne à la place de la charcuterie de Mme Popot le « gourmet d’Asie », au 121 toujours une boulangerie où le 8 février vers 20 heures Claude Metier toujours dans sa tenue de commis se prît un coup de matraque, au 123 Dia discount, le 76 en direction de « Bagnolet- Louise Michel », ensuite la rue grimpe doucement jusqu’à proximité du cimetière du Père Lachaise, il est près de 18 heures, déjà la nuit, il pleut et les bâtiments s’élèvent de quelques étages dans le quartier qu’on nommait jadis le « village Charonne », déjà l’avenue Philippe-Auguste, les autos phares  allumés glissent sur le bitume ruisselant, ralentissent, semblent presque s’immobiliser, se recueillir…

2012-11-10 16.48.14

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vers le sud

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Tabu

«les œuvres d’art sont l’expression plastique des représentations collectives les plus sacrées, comme certains mythes en sont l’expression poétique, comme certaines institutions en sont l’expression sociale.» Levy-Bruhl

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L’année prend fin. En janvier, dans une cérémonie dont il a seul le secret, Franck Castorf dépeçait, en le confrontant au non-dit de l’esclavage, le cadavre des valeurs républicaines et humanistes occidentales et, sur la scène de l’Odéon, faisait le sacrifice d’un poulet, le même genre de cérémonie vaudou que l’on retrouve dans le Tabu de Miguel Gomes. Où il s’agit d’invoquer, de rendre visible les esprits ou les fantômes de la colonisation portugaise en Afrique et les inviter à prendre leur revanche.

Dans L’âme primitive (1927), Lucien Levy-Bruhl soulignait que dans les religions «primitives» les formes humaines coexistaient avec les formes surnaturelles ou animales et que leurs représentations simultanées dans des objets du quotidien ou  des figures sacrées exposaient cette coexistence.
Dans Tabu, ce sont trois femmes portugaises contemporaines, plutôt paumées pour deux d’entre elles, désorientées dans un pays en crise économique : à l’image on aperçoit un article qui l’évoque et l’une d’elles participe à une manifestation étrange qui rappelle les nombreux rassemblements que connaît le Portugal. Une crise morale aussi qui s’incarne en la plus bigote, Pilar, désemparée face au jeune homme qui élève dans son sous-sol deux dobermans : deux cerbères ? l’enfer ?
Trois femmes et un crocodile, et à travers lui les spectres de l’empire colonial portugais : ce «paradis perdu» dans lequel on bascule après la rencontre de ces dragons du seuil.

Ensuite, dans sa seconde partie (le cinéaste portugais comme Castorf aime les constructions dialectiques),  le film de Miguel Gomes partage avec le Tabou de Murnau le genre de la romance exotique, en plus de l’absence de dialogue, du noir et blanc granuleux qui donne aux paysages africains une tonalité mélancolique et aux corps indigènes l’allure d’un statuaire. Le film du cinéaste allemand a été réalisé la même année, 1931, que le Que viva Mexico d’Eisenstein dont on retrouvait quelques images dans la mise en scène de Castorf. Le cinéaste russe, lecteur de Levy-Bruhl, mettait en lumière les survivances des cultures mayas et aztèques dans le Mexique contemporain malgré la conquête espagnole ; son producteur américain aurait souhaité que le film soit moins politique, qu’il s’inspire justement du Tabou de Murnau qui avait connu un certain succès.
Comme pour la romance polynésienne du cinéaste allemand, s’il fallait trouver un défaut au film de Miguel Gomes, ce serait d’avoir tellement réussi son roman-photo ou sa télénovella qu’une partie du public va la considérer au premier degré, se laisser bercer par la romance et faire l’impasse sur la réalité coloniale, pourtant elle hante chacune de ses images. Dans la seconde partie l’Afrique est une présence muette mais lumineuse qui envahit jusqu’à le submerger le roman d’amour ; on peut se laisser bercer par les clips musicaux ridicules qui rythment la narration, mais la musique ne peut étouffer les guerres coloniales en Angola ou au Mozambique ; dans le même ordre d’idée, il m’est souvent venu à l’idée que derrière les scopitones des yéyés en France, il y avait la Guerre d’Algérie.

L’année prend fin, mais il ne s’agit pas de la fin du monde que nous prédirait les mayas, plutôt la fin d’un monde, de ses illusions, de ses prétentions à la domination et au progrès infini. C’est le personnage de Santa dans Tabu, la domestique noire, qui nous éclaire sur cela, c’est elle qui témoigne par sa présence du passé colonial et qui annonce avec son assurance et son regard lucide un retournement historique, aujourd’hui c’est l’ancienne puissance coloniale qui est aux abois et reçoit l’aide de ses anciennes dépendances, le crocodile a fini par dévorer le conquérant.

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